Directeur scientifique : Professeur Dominique Descotes
Le Centre International Blaise Pascal (CIBP) est sis à la Bibliothèque Municipale et Interuniversitaire de Clermont-Ferrand (1, boulevard Lafayette, 63000 Clermont-Ferrand). Il a pour autorités de tutelle la Ville de Clermont-Ferrand et l'Université Blaise-Pascal (Clermont II). Il a pour mission d'accroître, par tous les moyens de recherche et de diffusion, la connaissance et le rayonnement de Blaise Pascal, et d'organiser et de fédérer les recherches sur son uvre et sa vie. Il organise éventuellement des manifestations propres (colloques, expositions, invitations de conférenciers). Il publie annuellement le Courrier du Centre International Blaise Pascal, qui rend compte des recherches des pascalisants.
L'équipe de recherche du Centre International Blaise Pascal, composée par les enseignants-chercheurs pascaliens de l'Université Clermont II, est implantée au CERHAC, comme l'une de ses composantes. Elle organise sur place les opérations de recherche pour le CIBP.
Le Centre est appuyé sur un réseau international de plus de 200 membres et correspondants, réunis au sein de l'Association des Amis et Correspondants du Centre International Blaise Pascal.
Contact :
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Tél : 04.73.92.24.25 Dominique.Descotes@univ-bpclermont.fr |
Véronique DAUPHIN Tél : 04.73.40.64.88 Veronique.Pradier@univ-bpclermont.fr |
Blaise Pascal par Thérèse Goyet
En arrivant à Clermont à la Faculté des
Lettres, en 1965, jai reçu le patrimoine Pascal comme un héritage
sans demander le bénéfice de linventaire. Jai donc
pris en charge lorganisation de travaux collectifs. En 1970,
cétait le tricentenaire du livre des Pensées. En
1976, coïncidant avec un programme dagrégation. ce fut un
colloque considérable, Méthodes chez Pascal, dont les Actes
constituent un volume de 544 pages, avec quarante quatre
communications. Le mot de la fin, Jean Mesnard lavait eu :
« Peut-être un jour aurons-nous envie de recommencer. »
Cest ce qui est arrivé. Nous avons fondé, pour linformation,
la documentation et la concertation scientifique, sur le riche
terrain de la Bibliothèque municipale et interuniversitaire, le
Centre international Blaise Pascal.
Pascal « appliqué »
Notre journée, pédagogique et
scientifique, renouvelle un colloque de même inspiration que
nous avons tenu au Centre régional de Documentation pédagogique
en deux sessions, novembre 1984 et mai 1985. Des « journées
de réflexion » avaient rassemblé des spécialistes de la
recherche pascalienne et des praticiens de la pédagogie. Les
autorités académiques avaient encouragé cette initiative de
« recyclage » et de participation. « Laccès
aux Pensées de Pascal » sengageait sur le principe
quen tout point de recherche on doit simultanément
envisager les moyens de lexplication publique. A ceux que décourageraient
les difficultés actuelles de linstitution scolaire, des
collègues chevronnés démontrent quon ne perd rien à
« préférer aux écrivains flatteurs les écrivains
formateurs » selon lexpression de Philippe Sellier et
notre vieil ami du Japon, Genji Yasui, raconte comment dans une
totale opacité (langue, culture et préoccupations divergentes)
des « expériences pascaliennes » peuvent tracer le
sillon dune féconde inquiétude.
Les actes de ce colloque viennent seulement de paraître (Klincksieck,
1993). Ce long délai a entraîné quelques modifications, dans
le contenu et dans la structure. Notre premier dessein se
proposait une petite bibliographie, des livres indispensables, ou
très commodes, selon la situation du marché du livre denseignement.
Mais il nous est apparu que cette sorte dappareil serait
vite périmé, dailleurs incertain entre le trop pour ceux
dont le temps et les moyens daccès sont limités, et le
trop peu pour les lecteurs entraînés. Nous avons donc préféré
la note bibliographique de justification en circonstance, ce qui
nous permet de faire entrevoir de nombreuses pistes possibles.
Nous avons pris le temps de réunir une illustration qui serait
poétique autant quhistorique, afin dharmoniser le vécu
de Pascal avec le nôtre. Et nous avons cherché la commodité en
vue de travaux pratiques. Lécriture de Pascal, par
exemple, est donnée daprès les meilleures photographies,
celles que la Bibliothèque nationale a récemment tirées
« par contact ». Des pages entières sont présentées
sur papier glacé, et, pour les espaces découpés sur papier
ordinaire, limprimeur a pris grand soin de placer la
transcription en regard. Lexamen à la loupe ou la
projection sur écran sont évidemment souhaitables, mais si lon
prend soin de préparer la lecture à deux voix et de lenregistrer
à lavance, il nous semble quune attention
moyennement soutenue peut permettre à nos élèves de suivre le
mouvement de la plume de Pascal et de capter ainsi un peu de sa
respiration créatrice. Un audio-visuel actif propose ainsi une
voie de découverte facilitée.
La convergence des « grandes avenues » et des « chemins
qui marchent » ne fut pas entre nous un tracé commandé
abstraitement par un mot dordre. Cest donc la mobilité
qui est demandée au lecteur afin quil se place tantôt à
des points de vue dominants, tantôt en des points de percée
particuliers à nos guides. On trouvera dans ces Actes :
la biographie de Pascal en tant quelle sincorpore à
son uvre ; son contexte théologique ; lhistoire du
livre se fabriquant selon la succession des mentalités ; une
saisie du style à travers les éléments de son vocabulaire et
dans ses mouvements ; des thèmes révélateurs où le moi de
Pascal sexprime ou se dépasse, et une idée de sa répercussion
chez des écrivains de date récente. Les discussions qui purent
être reproduites ont gardé lanimation des propos sur «
les entretiens ordinaires de la vie ». Enfin une série de témoignages
pédagogiques nous apprend des moyens de patience audacieuse par
lesquels on peut ouvrir Pascal à des écoliers qui, généralement,
ny pensaient guère.
Pris comme compagnon actif du métier de lenseignement, ces
Actes culminent en efficacité avec la « péroraison »
que Dominique Descotes présente par un slogan de publicité : Do
it yourself : Oui, faites dire Pascal à vos élèves. Nul
style nest plus capable de les faire progresser dans lars
dicendi dont nous sommes les serviteurs. Et lappel à
la mémoire force le diseur à toucher la pensée. Sur une scène
on devient responsable du texte quon a en la bouche. Lintonation
propre issue de la générosité de lacteur lui revient et
le marque lui-même. Lauditeur, lui, pourra en conserver latteinte
pendant des années, comme nous lavons éprouvé.
Par définition la table des matières a la fonction de guide.
Toutefois nous détacherons dans ce livre deux articles dont lutilité
nous semble exceptionnelle en raison de leur altitude de pensée
et par la précision de leur écriture. A savoir « louverture »
existentielle et la situation théologique. A tous deux je décernerai
le plus grand de mes éloges en disant quils ont atteint la
simplicité. Et jose déclarer que cest ma fierté davoir
suscité et publié ces deux contributions de la part des deux
seuls maîtres qui pouvaient les produire.
En toutes ses occasions Pascal « appliqué » aboutit à un
Pascal « expliqué ». Une explication quon
trouvera en plusieurs lieux dans ce livre, cest la raison
du changement des éditions les plus en usage dans lUniversité.
Jen ai vécu... lapplication. Lédition des Pensées
régnante dans ma jeunesse, cétait celle de Léon
Brunschvicg. Elle plaît aux écrivains qui cherchent dans Pascal
une motion, ou lémotion, parce quon y retrouve
facilement les morceaux quon a élus. Après un court
passage dans lédition de Jacques Chevalier, jai été
attachée pendant des années assez nombreuses, à lédition
Lafuma publiée au Seuil (édition sur laquelle a été faite la Concordance
Davidson-Dubé dont on vous parle souvent. Édition « objective »
puisquelle est tirée, quant à son ordonnance, dun
objet incontestablement constitué, cest-à-dire une copie
issue des éditeurs de Port-Royal. Lédition à votre
programme se réfère à une autre copie dorigine plus
familiale. Livre soigneusement imprimé, solidement broché, très
utilement annoté. Lecteurs jeunes, vous navez peut-être
pas connu dautre structure : vous naurez donc
pas à accommoder votre regard ni à transposer de numérotation.
Cependant je voudrais vous dire un mot sur les raisons de ces
mutations.
Vers 1970, jai été curieuse de savoir comment Port-Royal,
dans sa révérence passionnée, avait pu exprimer les volontés
de Pascal, tout en saccordant lusage des ciseaux et
les atténuations du style. Jai élaboré une
correspondance numérique entre la première édition et les éditions
Lafuma et Brunschvicg, la plus grande difficulté résidant en ce
que la délimitation des fragments nest pas la même (Thérèse
Goyet. «Table de concordance entre lédition des Pensées
de 1670 et les éditions Lafuma (Luxembourg) et Brunschvicg
», dans Les Pensées de Pascal ont trois cents ans, (Clermont-Ferrand,
G. de Bussac, 1971) p. 42-78). Jai alors pensé que, parmi
les causes de son succès, lédition de Port-Royal avait eu
sa commodité. Dabord les « Pensées sur la religion »
montrent une construction autonome dapologie ; les Pensées
« sur quelques autres sujets » se disposant après,
en dehors du plan démonstratif, et elles ont une coloration densemble
laïque, les réflexions profanes étant coupées de chapitres théologiques
qui sintègrent peu dans le déroulement (à partir du
chapitre XXI, jusquau dernier, XXXI, « Pensées
diverses »), une prière scellant la fermeture du tout. Lédition
Brunschvicg, elle, procède par logique analytique, les pensées
laïques étant placées au commencement. En composition inversée,
ces deux systèmes ont un effet commun : cest la
nature intellectuelle de la filière organisatrice. Nous nous
apercevions que les port-royalistes dépoque cartésienne,
inféodés à leur théologie, et le grand rationaliste
Brunschvicg, se soumettent la conduite de lesprit de Pascal
par le fait de distribuer ses morceaux selon les besoins propres
de leurs raisons respectives.
Aujourdhui... un parcours géométrisé nous intéresse
moins. Notre ambition serait plutôt de prier Pascal de nous
laisser approcher pas à pas et de reprendre à volonté la
conversation avec lui. Sur le modèle grammatical Doceo pueros
grammaticam si jose risquer un Dace juvenes Pascalem,
ce sera selon un ordre du sentiment et sous linfluence
multiforme dont je suis enveloppée. Pour conduire cette approche
des sensibilités, on demande à Pascal dêtre notre pédagogue,
cest-à-dire le conseiller vigoureux, rigoureux, et
cependant intérieurement accordé à qui lécoute.
La leçon pascalienne
Au fond de toutes les « preuves » que Pascal met en marche concertée à la découverte du « Dieu caché », se trouve affirmé le caractère historique de la Révélation. Seulement la conception de lhistoricité quil partage avec lensemble de ses contemporains, paraît bien étroite. Le monde alors navait que quatre mille ans ! « Sem, qui a vu Lamech, qui a vu Adam, etc. » Une si heureuse passation insère dans lenchaînement providentiel un maillon fragile. Et quand Pascal, ayant entrepris auprès de ses amis « de prouver la vérité de la religion par les prophéties [..], il les expliqua dune manière fort intelligible, il en fit voir le sens et la suite avec une facilité merveilleuse », cette clarification trop réussie nous paraît spécieuse. La science exégétique de Pascal est attestée, mais nous nous rappelons que les intellectuels de son temps ignoraient lampleur des connexions et de lhistoire et de lÉcriture. Cela serait dommageable pour notre disposition à la confiance, si Pascal tenait ses explications pour des motifs de sa foi. Ce ne sont que des accès, entre autres accès, offerts à lintelligence : celle-ci est sommée daborder les confins du mystère :
La foi embrasse plusieurs vérités qui
semblent se contredire.
[...]
La source en est lunion des deux natures en Jésus-Christ.
Voilà donc le disciple de Pascal remis au
travail. Mais sombrera-t-il dans leffroi si Pascal le prévient
quen sortant de ce monde il peut tomber « dans les
mains dun Dieu irrité ? Enfin de quel droit ce
qualificatif pour un maître bon?
Certes Pascal adhère à un système théologique, et dans sa
place forte tout le monde nest pas convié. On trouve que
le système du jansénisme manque des vérités intermédiaires.
Les heurts entre les nécessités (grâce, liberté, etc.)
nourrissent donc un état de tension. Par leffet de la
doctrine, ou de sa volonté, ou de son tempérament, la violence
de Pascal éclate comme issue dun instinct vital. Cest
une urgence : il faut réveiller « une si extravagante créature,
qui vit en somnambule et qui en fait vanité. »
Ce repos dans cette ignorance est une chose monstrueuse et dont
il faut faire sentir lextravagance et la stupidité à ceux
qui y passent leur vie, en la leur représentant à eux-mêmes
pour les confondre par la vue de leur folie.
Si le veilleur ne criait pas, il trahirait la cité.
Sil arrive quil se fasse
entendre, cest quun sentiment naturel, un instinct,
veillant en nous, lui correspond. Lennui attaché à la
condition des hommes prépare le terrain : « Ils sentent
alors leur néant sans le connaître. » Cest « par
la nature même » que Pascal amène une telle créature à
introduire son propre procès. Au chapitre de la «Transition de
la connaissance de lhomme à Dieu », cest sur lappui
(si lon peut dire) de la connaissance naturelle, ou science
physique, que se déclenche louverture spirituelle :
« Que lhomme considère ce quil est au prix de
ce qui est. » Lincompréhensibilité cosmique
jouxtera dans lesprit ébranlé lincompréhensible de
lexistence divine. Nous voici projetés dans lévidence
de notre incompétence foncière, et la déception est sanglante
au sujet du bonheur promis par les philosophes : « Et cela
nest pas vrai. [...] Et cela nest pas vrai. »
La recherche individualiste de Dieu est tout aussi accablante
puisque « il y a une opposition invincible entre Dieu et
nous, et [...] sans un médiateur il ne peut y avoir de commerce. »
Celui qui na pas rencontré Jésus-Christ, cest-à-dire
la grâce, est-il condamné au désespoir ? et ne ferait-il pas
bien de sabandonner à la paresse et aux plaisirs ? On a
souvent reproché aux jansénistes dy engager, par voie de
conséquence, les libertins et les indifférents. Et notre société,
par ses angoisses comme par ses séductions multiformes, nous
incite à la même dénaturation. Mais la grandeur incluse dans
notre nature ramène au bon sens, et, au lâche évasif le prophète
lance le défi de lhonneur :
Vous auriez bientôt la foi si vous aviez quitté les plaisirs. Or cest à vous de commencer.
La balle sera donc toujours en quelque façon
dans le camp de lhomme.
On peut se demander sil se trouve du monde pour la ramasser.
Entrer dans le jeu selon Pascal, cest courir le danger de
penser à se convertir. Les collègues qui nous ont rapporté les
réactions de leurs élèves témoignent que ceux-ci le
pressentent fort bien.
Ils auraient donc compris la leçon pascalienne... Comment cela a-t-il
pu se faire ?
On sait combien le don de communication chez Pascal enchantait
son entourage. Linspiration de la charité a fait
fructifier le don. Elle a du même coup écarté la superbe
doctorale. Car le plus urgent de la rhétorique, cest d« échauffer »,
cest-à-dire dinsinuer le désir daimer Dieu,
plutôt que d« instruire », cest-à-dire
de contenter la curiosité même la plus légitime. La
conversation que Pascal engage fait pour linterlocuteur un
encouragement naïf à sortir de sa honte, à exprimer son fond
à son tour. Quon ne lui reproche pas comme une
complaisance dartiste à soi-même le soin de sa rédaction.
Même si sa volonté dhumilité en a souffert, son devoir
était de séduire.
On discutera si son esthétique est baroque : elle est prenante.
Par exemple la déclaration de contradiction entre nos deux
natures se passe comme un échange sportif.
Sil se vante, je labaisse.
Sil sabaisse, je le vante
Spontanément la comédie sinvente avec ces gens « qui font les entendus ». Il ny a quà sasseoir dans un fauteuil pour la regarder, ou bien aller dans la rue pour voir les carrosses se dépasser les uns les autres. Quelle allégresse de lhumour ! Quel sentiment des différences (entre deux grains de raisin) entraîne les variations de lallure ! Le vocabulaire ne peut se dispenser des termes spéciaux, mais jamais le choix nest guindé. Le spectacle de lunivers ou celui de lhistoire humaine dilate limagination mais - et ceci prime dans la conscience du professeur - sans la dérégler. Et quels beaux incendies, allumés par les paroxysmes de Pascal, laissent leurs lueurs dans nos mémoires reconnaissantes.
Quon nous permette de dire, en conclusion dun demi-siècle dexpérience pédagogique, que lénergie des Pensées, cest leur style. La gaieté, la politesse, le gardent en vie Encore une fois, nimporte comment on le prenne, le style cest lhomme. Un sentiment daisance héroïque et heureuse sourd immanquablement de la compagnie de lhomme Pascal.
<Sommaire>