C.E.R.H.A.C.
Centre International Blaise Pascal


Séminaire sur les Pensées de Pascal


Fragment Sel. 74 (Liasse Vanité)

"Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par
   la ressemblance des choses dont on n'admire point les originaux.
"

Ce fragment ne figure pas dans l'édition de Port-Royal. Voir ci-dessous : il a été révélé par Desmolets.

Etablissement du texte

Par la ressemblance : certaines éditions, comme Le Guern, donnent pour au lieu de par. Ordinairement, chez Pascal pr signifie en effet pour.
On n'admire point : les éditions hésitent entre pas et point. La Copie C2 donne pas. Mais sur le manuscrit, le mot est trop long pour être pas, et ne semble pas comporter de t final. On lirait plutôt guère.
Le texte est différemment ponctué selon les éditions. On trouve : Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire point les originaux ! Ou : Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire point les originaux ! Et encore : Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance des choses, dont on n'admire point les originaux !
Sur le manuscrit, le texte n'est pas ponctué. Pas de point d'exclamation en fin de phrase, mais surtout aucune virgule. La virgule après peinture change le sens. Dans le doute, il vaudrait mieux ne pas ponctuer. Pascal peut vouloir dire que c'est la peinture en général qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire point les originaux, interprétation qui correspond à l'hostilité augustinienne à la représentation ; mais il peut aussi penser à un type de peinture particulier, celui qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire point les originaux.

Bibliographie

MOUTAUX Jacques, "La vanité de la peinture", in Pascal et la géométrie, Cahiers pédagogiques de philosophie et d'histoire des mathématiques, 5, 1993, p. 111-114.
SELLIER Philippe, "Les tulipes et la peinture : vanités littéraires et humus augustinien", La Morale des moralistes, textes recueillis par Jean Dagens, Paris, Champion, 1999, p. 139-148.
SHIOKAWA Tetsuya, "Pourquoi la peinture est-elle vaine ?", [novembre 1979], in Considérations sur Pascal – Recueil des articles choisis par auteur, Tokyo, Librairie Iwanami, 2003 (en japonais).

Fragments connexes

    Sel. 55, sur la peinture et la perspective.
    Sel. 291.
    Sel. 466.
    Sel. 481.

Commentaire et rapprochements

BOILEAU, Art poétique, III, 1-4.
VOLTAIRE, Lettres philosophiques, éd. Naves, Garnier, 1964, p. 274-275, daté du 10 mai 1738. Voltaire note "j'ai lu, depuis peu, des pensées de Pascal qui n'avaient point encore paru. Le P. Desmolets les a eues écrites de la main de cet illustre auteur, et on les a fait imprimer". Le n° LXVII, p. 275, comporte le commentaire suivant : « Ce n'est pas dans la bonté du caractère d'un homme que consiste assurément le mérite de son portrait : c'est dans la ressemblance. On admire César en un sens, et sa statue ou image sur toile en un autre sens. » Ce jugement trouve écho dans la note de Giraud dans les Œuvres choisies, Hatier, 1938, p. 464 : « Conception décidément trop purement esthétique de la peinture : la perfection du travail, le rendu de la vie sont aussi des éléments qui peuvent justifier "l'admiration" tout comme la beauté du modèle ».
MESNARD Jean, Les Pensées de Pascal, éd. 1993, p. 190. Paradoxe d'un modèle laid qui peut donner lieu à une belle peinture.
SHIOKAWA Tetsuya, "Pourquoi la peinture est-elle vaine ?", 1979 (en japonais).
Rapprochement à faire avec le premier fragment de la liasse, Deux visages semblables, dont aucun ne fait rire en particulier font rire ensemble par leur ressemblance. La pointe des deux textes est en effet la resemblance, qui est présentée comme marque de la vanité. Voir THIROUIN L., "Les premières liasses des Pensées", p. 458, le développement consacré au statut logique de ce texte, dans un rapprochement avec le premier fragment de la liasse.

Dans un article intitulé "Les tulipes et la peinture : vanités littéraires et humus augustinien", La Morale des moralistes, textes recueillis par Jean Dagens, Paris, Champion, 1999, p. 139-148, Philippe Sellier commente le fr. 74. Selon lui, il s'agit d'une note de lecture de l'ouvrage du P. Senault, L'Homme criminel ou la corruption de la nature par le péché selon la doctrine de saint Augustin, 1644. Voici le texte de Senault : « L'amour de la peinture est encore plus inutile que celle des fleurs, car quelque effort que fassent les peintres, ils ne sauraient égaler la nature, leurs ouvrages seront toujours moins achevés que ses productions, et leurs pinceaux pour savants qu'ils puissent être ne représenteront jamais parfaitement les roses et les lis qui croissent dans nos parterres. Cependant, nous voyons des hommes de condition qui font des cabinets de peinture, qui tirent vanité des tableaux dont les peintres ont tiré du profit, qui passent leur vie à remarquer le coloris du Bassan ou du Caravage, qui s'étudient à discerner une copie d'un original [...] On appelle cet exercice un honnête divertissement, on ne s'accuse jamais d'avoir donné tout son temps, son bien, son amour à cette occupation inutile, et on ne croit pas être coupable quand on a fait une idole de l'ouvrage d'un sculpteur ou d'un peintre » (p. 686-687). Ce texte fait suite à la dénonciation par Senault des collectionneurs de tulipes. Les collectionneurs de tableaux se livrent donc à une activité plus inutile, car la peinture est une imitation. Il ne s'agit pas d'un propos d'ordre esthétique, mais d'un propos moral qui condamne la curiosité. Le texte de Pascal n'est pas à proprement parler une citation, mais un résumé du passage. P. Sellier commente ainsi le rapport entre les deux textes : « Pascal s'empare de la remarque de Senault sur les originaux et les copies en peinture, la détourne du sens que l'oratorien lui donnait, mais pourla mettre au service de la pensée qui anime l'ensemble du texte : c'est une folie de gaspiller son temps à s'intéresser à des copies du réel, à des ombres, à des fantômes, alors que les originaux sont là, qui nous invitent à nous élever à la souveraine Beauté, à Dieu », art. cit, p. 147. On retrouve bien la logique de la liasse "Vanité", c'est-à-dire la disproportion entre les causes et les effets : l'activité de toute une vie de collectionneur est déployée pour de simples copies de la réalité.

Rapports externes et échos ultérieurs

BORD André, La vie de Blaise Pascal, p. 223-224. Pascal répète Plotin, qui répète Platon. Voir Ennéades, IV 3, 10, 17, et VI 2, 22, 39 ; 7, 5, 15 : « l'art est postérieur à la nature, il l'imite et ne produit que des imitations effacées et sans forces, et des jouets méprisables… » Plotin célèbre pourtant la beauté des chefs d'œuvre (ibid., VI, 4, 10) : « ce n'est pas le modèle (matériel) qui fait le portrait, c'est le peintre […]. Les arts […] suppléent aux défauts des choses parce qu'ils possèdent la beauté […], beauté bien plus grande que toute celle qui est dans l'objet extérieur » (V, 8, 1, 38, 27).
MALRAUX André, Les voix du silence, p. 70. Au XVIIe siècle, « l'art religieux tout entier était devenu fiction. Dans la création d'un univers fictif, le dessinateur se sentait roi. Plus précis que le musicien, au moins égal au poète tragique ; il commençait d'ailleurs à dessiner en alexandrins. Nul ne pouvait mieux que lui concevoir une femme d'une beauté idéale, parce qu'il la concevait moins qu'il ne l'élaborait ; parce qu'il rectifiait, harmonisait, idéalisait son dessin déjà harmonieux et idéalisé, et que son art - même sa technique - servaient son imagination autant que celle-ci servait son art. La phrase de Pascal : « Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance de choses dont on n'admire point les originaux ! » n'est pas une erreur, c'est une esthétique. Elle exigeait pourtant moins la peinture de beaux objets que celle d'objets imaginaires qui, devenus réels, eussent été beaux. Et trouvait sa justification dans le style des antiques : c'était celui qui unissait l'alexandrinisme aux copies romaines de quelques grandes œuvres athéniennes, dont il était radicalement différent. Si le pauvre Michel-Ange fut bouleversé par le Laocoon, il n'avait jamais vu, et ne vit jamais, une figure du Parthénon... Ce style ramenait les originaux de cinq siècles à une dérisoire, mais puissante unité ; par lui la technique antique avait une histoire, mais l'art n'en avait pas. » Comprenne qui pourra. Interprétation du fragment comme la définition d'une esthétique picturale spécifique, et non mise en cause générale de la peinture.

< Fragment suivant > <Sommaire>