LES PROVINCIALES

 

La guerre des théologiensContre la casuistiqueLa polémiqueLa violence et la véritéCavalier seul

 

 

 

LA GUERRE DES THÉOLOGIENS

 

Quand Pascal publie la première Provinciale, il ne compte pas en écrire d’autres. Le succès révèle combien son style est propre à intéresser les plus indifférents aux matières théologiques en les conduisant « agréablement à la connaissance de la vérité » (Nicole).

 

La première Provinciale unit des éléments qui paraissent incompatibles : un problème d’actualité, une narration comique et la structure d’un roman policier (avant la naissance du genre), qui donnent à l’ensemble une solide charpente logique.

La situation initiale ne peut manquer d’intriguer le lecteur : le théâtre en est la prestigieuse Faculté de théologie de Paris, la Sorbonne, qui inspire au public un respect teinté d’incompréhension, comme tous les grands organismes nationaux. Ce qui corse l’affaire, c’est que les disputes qui défraient régulièrement la chronique ne sont pas bien compréhensibles. On saisit mal, remarque l’auteur, pourquoi tant de bruit entoure la question de fait à savoir si le docteur Arnauld est téméraire de ne pas trouver dans Jansénius les propositions que Rome a condamnées, ni pourquoi on ne règle pas le débat en les montrant. Quant à la question de droit, à savoir si la grâce a manqué à saint Pierre quand il a renié Jésus-Christ, on suppose qu’il s’agit « d’examiner les plus grands principes de la grâce », mais c’est pure supposition. Tous ces mystères intriguent, on demande à s’informer. Pour mener l’enquête, Pascal crée un personnage d’honnête homme (Montalte), un chrétien de bonne volonté et de bon sens, qui va raconter dans une lettre à un ami de province (on a supposé que c’était Florin Périer) ses efforts pour voir clair dans ces disputes entre théologiens de Sorbonne. Précurseur du commissaire Maigret, « Montalte >» court d’un docteur à l’autre pour confronter leurs déclarations : une succession comique d’allers et retours le conduit d’abord chez le très antijanséniste M. N... (qui doit ressembler à Nicolas Cornet, le syndic de Sorbonne qui a concocté les propositions), puis chez un janséniste, puis de nouveau chez M. N..., puis encore chez le janséniste. L’enquête s’oriente alors vers le groupe des ennemis d’Arnauld, molinistes et nouveaux thomistes. Nouvelles navettes, nouvelles questions. Enfin, au cours d’une dramatique confrontation de tous ces théologiens, « Montalte » découvre la ténébreuse conspiration ourdie par les docteurs antijansénistes contre Arnauld.

 

Suivons à présent le déroulement logique de l’affaire. Elle tourne autour d’un point de théologie : les justes peuvent-ils accomplir les commandements de Dieu ? A première vue, aucun problème : tout le monde, de M. N... aux jansénistes, s’accorde sur l’affirmative. Mais c’est là que la question se complique : l’un des ennemis d’Arnauld sort de sa besace un terme inconnu qui enferme selon lui le nœud du mystère : «Les Jansénistes vous diront bien que tous les justes ont toujours le pouvoir d’accomplir les commandements : mais ils ne vous diront pas que ce pouvoir soit prochain. » Naturellement, « Montalte » n’a aucune idée de ce que ces mots signifient (Pascal, lui, a étudié la question dans son premier Ecrit sur la grâce) ; il sait seulement que prochain signifie ordinairement « immédiatement accessible », de sorte qu’avoir le « pouvoir prochain » d’accomplir une action, c’est être en mesure de l’accomplir sans aide extérieure par ses propres forces. Mais rien n’est simple à la Sorbonne : le janséniste indique à « Montalte » que les ennemis d’Arnauld, qu’on croyait jusqu’alors ne faire « qu’un même corps », forment en réalité deux partis qui se sont ligués contre Arnauld, mais qui entendent le «pouvoir prochain » en des sens tout à fait différents. Le pauvre « Montalte » reprend ses navettes.

L’enquête révèle en effet que molinistes et thomistes n’interprètent pas le mot prochain de la même façon. On interroge d’abord un disciple du P. Le Moyne, « professeur de théologie » des plus molinistes. Il répond qu’avoir le pouvoir prochain de faire quelque chose, c’est avoir tout le nécessaire pour agir : on a le pouvoir de voir lorsqu’on a bonne vue et qu’il fait jour, autrement dit un juste a le pouvoir prochain d’accomplir les commandements parce qu’il peut le faire sans grâce efficace spéciale en sus. Mais les thomistes, disciples du théologien espagnol Alvarez, qui modernisent la théologie de saint Thomas par un vocabulaire «branché», l’entendent autrement : ils appellent pouvoir prochain une capacité médiate, qui a besoin d’un secours supplémentaire pour passer à l’acte : avoir le pouvoir prochain de voir, c’est avoir bonne vue, étant entendu que s’il fait nuit on n’y verra rien tout de même. Le juste a le pouvoir prochain de faire le bien, mais il n’y arrive jamais sans une grâce efficace supplémentaire de Dieu. Voilà donc un pouvoir bien différent du précédent. Il est clair que les molinistes parlent une langue conforme à l’usage courant, mais aussi que, pour un augustinien, leur doctrine est erronnée. En revanche, les thomistes emploient le mot «prochain» en un sens inhabituel et aberrant, mais leur doctrine, pour le fond, est proche de celle des jansénistes ; la seconde Provinciale montrera aussi qu’ils parlent de « grâce suffisante » pour désigner une grâce qui, de toute évidence, ne suffit pas, puisqu’elle exige une autre grâce, l’efficace, pour permettre d’agir.

« Montalte » s’appuie alors sur le bon bout de sa raison pour conclure : 1. que thomistes et molinistes ne sont pas d’accord entre eux sur le fond ; 2. que les mots « pouvoir prochain » n’ont pas entre eux de sens univoque, c’est un terme vide qu’ils s’accordent pour « dire de part et d’autre sans dire ce qu’il signifie » ; 3. que ce problème théologique inexistant sert à cacher un conflit entre théologiens ; 4. et que comme molinistes et thomistes n’ont en commun que le désir de condamner Arnauld, le « pouvoir prochain » soutient un « programme commun » en vue d’une purge toute politique qui vise à éliminer le chef du parti augustinien : nous sommes les plus nombreux, donc nous avons théologiquement raison. Le mystère est ainsi éclairci.

Cette habile fiction montre que les contestations de Sorbonne ne touchent pas la conscience des fidèles ; elle appelle aussi le public à protester contre l’injustice dont Arnauld est victime..

 

 

Une source de la première Provinciale

 

La défense de la Proposition de M. Arnauld a été composée par Nicole sans doute peu avant la première Provinciale, mais ne fut publiée qu’après elle. On y trouve un passage qui a pu inspirer Pascal, mais dont on constate sans peine qu’il témoigne d’une moindre verve.

 

« Supposons qu’un de ces prétendus hétérodoxes qui ne veulent pas avouer ce pouvoir prochain, étant touché de quelque mouvement de repentir, aille trouver M. Le Moyne pour apprendre de lui la foi de l’église, mais que retenant toujours une secrète aversion pour le Molinisme, il prie le P. Nicolaï, le représentant des Néo-Thomistes dans la première Provinciale, d’assister à la Conférence, de peur que M. Le Moyne au lieu de l’instruire de la foi catholique non contestée ne lui veuille inspirer ses propres opinions.

On ne manquera pas de lui dire d’abord que pour être catholique il faut renoncer à Jansénius. Mais cet homme que nous supposons être un peu instruit de la doctrine de l’Eglise leur repartira qu’il ne sait pas quels sont les sentiments de Jansénius, mais qu’il sait bien que la foi catholique ne peut consister à croire que des erreurs soient ou ne soient pas dans un auteur particulier, et partant qu’il les prie de lui apprendre ce que l’on était obligé de croire pour être véritablement orthodoxe et catholique avant que Jansénius eût rien écrit de la grâce.

Sur cette proposition on lui donnera à signer le nouvel article de foi conçu en ces termes : Nulli iusto deest gratia sine qua non habeat proximam et comptetam potestatem vincendi tentationem (2).

Jamais aucun juste ne manque de la grâce sans laquelle il n’aurait pas le pouvoir prochain et accompli de vaincre la tentation.

Mais il aura raison de répliquer que les mots qu’ils lui voudraient faire signer n’appartenant point à la foi, et n’étant pas sacrés et autorisés par les conciles ou par les décrets des papes, il faudrait que ce fût le sens de ces mots qui fût de foi, et que comme il n’entend point ces termes prochain et accompli, quoiqu’il entende bien celui de pouvoir, il les supplie très humblement de les lui expliquer avant que de les lui faire signer.

M. Le Moyne répondra que le sens de ces mots n’est pas difficile, que tout le monde entend par pouvoir prochain une puissance qui a tout ce qui est nécessaire pour agir, et qu’ainsi il fallait avouer que les justes avaient toujours tout ce qui était nécessaire ou pour agir immédiatement, ou au moins pour prier et pour obtenir par la prière la grâce efficace nécessaire pour agir (3).

Mais le Père Nicolaï l’interrompra et soutiendra que ce n’est point ce pouvoir prochain que l’Eglise obligeait de confesser puisque c’était une hérésie que de dire que les justes ont toujours tout ce qui est nécessaire pour agir ou pour prier, étant certain qu’ils n’ont pas toujours la grâce efficace qui est aussi nécessaire pour l’un que pour l’autre, qu’il suffisait d’admettre un pouvoir prochain qui n’exclut pas la nécessité de la grâce efficace pour agir ou pour prier.

M. Le Moyne doit répondre au P. Nicolaï selon ses principes qu’il fait grand tort à l’Eglise de lui imposer une prétention aussi étrange que celle d’obliger ses enfants à croire un pouvoir prochain tel qu’était celui des Thomistes, qui enferme une contradiction manifeste selon tous les autres théologiens. Sur ce différend dans lequel ils ne pourront lamais s’accorder, on consultera sans doute M. Cornet comme étant l’oracle du parti et l’âme de ce grand corps. Et comme il est Ingénieux à trouver des accommodements, il dira à l’un et à l’autre qu’ils ne doivent pas faire des vérités de foi de leurs opinions particulières, qu’il ne fallait point avoir d’autre dessein que celui de déclarer les jansénistes hérétiques, et qu’ils suffisait pour cela d’établir un pouvoir prochain indéterminé, laissant à la liberté d’un chacun de l’expliquer comme il le voudrait. Avec cette décision on reviendra trouver le catichumène, on lui dira qu’il n’est pas nécessaire qu’il confesse ce pouvoir prochain en aucun de ces deux sens, qu’il suffit de le confesser en général, en faisant abstraction des deux opinions de l’Ecole et pour parler en leurs termes, abstrahendo a posse proxime thomistarum, et posse proximo Molinistarum.(Abstraction faite du pouvoir prochain des Thomistes et du pouvoir prochain des Molinistes). Naturellement, le visiteur n’est pas content de ce mot prochain qui « ne signifie rien du tout »…

 

 

 

CONTRE LA CASUISTIQUE

 

Avec la cinquième Provinciale, Pascal s’en prend aux livres de morale chrétienne des casuistes, surtout des casuistes Jésuites, débat plus propre à toucher le lecteur que celui de la doctrine de la grâce. Les lettres V à X présentent une sorte de cours de casuistique, qui fit scandale parmi les honnêtes gens, les magistrats et les curés des paroisses, ennemis traditionnels des Jésuites.

 

La casuistique est une discipline que les juristes pratiquent couramment pour adapter les lois générales aux cas concrets. Il arrive que certaines circonstances d’un acte rendent difficile l’application d’une loi énoncée en termes universels, ou encore que deux lois semblent se contredire : la règle « tu ne tueras pas » et le devoir de conservation de soi par exemple entrent en conflit lorsqu’on est attaqué par un ennemi armé ; la casuistique fait alors une exception pour la situation de légitime défense. Tout système de lois comporte une casuistique ; par conséquent tout confesseur est dans une certaine mesure un casuiste. On n’en trouvait pas seulement chez les Jésuites, mais dans la plupart des ordres, et bien sûr parmi les directeurs de conscience de Port-Royal. Pacal ne met pas en cause la casuistique en elle-même, mais l’orientation laxiste qu’elle a prise à la faveur d’un usage effréné des probabilités, dont les Jésuites sont, sinon les seuls, du moins les plus fermes tenants. Il n’est pas le premier à s’en prendre à eux ; depuis longtemps ils défraient la chronique : en 1626, Saint-Cyran a condamné la Somme théologique du P. Garasse, dont certaines maximes bravaient l’honnêteté ; le P. Héreau a fait scandale en autorisant le régicide ; Rome a mis à l’Index la Somme des péchés du P. Bauny comme corruptrice des bonnes mœurs (1640). Port-Royal est intervenu en 1643 avec un répertoire de maximes laxistes compilé pat Arnauld, la Théologie morale des Jésuites, que Pascal a sûrement lu. Mais ce sont les Provinciales qui ont révélé au public les extravagances des probabilistes.

Ce qui caractérise ces Provinciales « morales », c’est l’association d’un dialogue ironique entre un bon père jésuite qui présente les casuistes d’un ton enthousiaste à « Montalte », qui lui cache son indignation et une présentation rigoureuse, et variée des méthodes probabilistes et des maximes, qui donne l’impression de les comprendre à fond tout en trouvant toujours de nouvelles. Pascal ne se contente pas de dénoncer quelques maximes laxistes : il présente la doctrine des opinions probables comme un système cohérent, en rapport direct avec l’esprit de la Compagnie de Jésus. Fondée pour conduire la reconquête catholique, celle-ci considère que la grandeur de la religion exige qu’elle gouverne toutes les consciences. Elle s’adapte à toutes les personnes, à toutes les conditions, à tous les milieux, y compris les plus élevés, naturellement portés à une certaine liberté de mœurs. C’est pourquoi les Jésuites ont deux sortes de confesseurs : des sévères pour les pénitents austères, et pour le plus grand nombre, qui tend toujours au relâchement et à la facilité, une « foule de casuistes relâchés ». Tous partagent la même doctrine de la probabilité.

Lorsqu’on hésite entre deux opinions dont aucune n’est certaine, mais toutes deux vraisemblables, on n’en peut choisir une que par quelque raison qui plaide en sa faveur, sans être demonstrative : ainsi, « une opinion est appelée probable lorsqu’elle est fondée sur des raisons de quelque considération », n’étant ni absurde, ni contraire au bon sens, ni contraire à la religion. Les casuistes en concluent que l’autorité d’un théologien « sage et pieux » étant « de grande considération », toute opinion qu’il propose doit être considérée comme probable (c’est ce même raisonnement qui fait l’autorité de nos modernes « comités d’éthique »). Cette opinion demeure probable même si un autre « docteur grave » la réprouve au nom d’une opinion plus probable, et même si le casuiste qui la soutient est seul de son avis contre tous les autres. Par suite, elle l’est autant que toutes les autres, et définitivement : la doctrine de la probabilité rend donc recevables n’importe quelles propositions, même les plus contraires et incompatibles. Elle permet donc d’excuser toutes les fautes, car il y a toujours un casuiste pour trouver moyen d’excuser un péché par quelque distinction : or toute opinion rendue probable par un « docteur grave » est sûre en conscience, un pécheur peut l’utiliser pour s’excuser. Bien mieux : lorsqu’il allègue une opinion probable, son confesseur est obligé de l’absoudre, même s’il juge l’opinion fausse ! C’est d’autant plus aisé que le bon jésuite des Provinciales avoue carrément : « Nous répondons (...) ce qu’il nous plaît, ou plutôt ce qu’il plaît à ceux qui nous interrogent. » Bref cette doctrine met la bonne conscience à la portée de ceux qui savent dénicher l’opinion probable qui les arrange.

Que reproche Pascal à ce système ? Primo : d’être disjoint de la parole de Dieu et de toute piété : il soumet la morale chrétienne à la raison déréglée et à la concupiscence ; les casuistes « font succéder au précepte de l’Ecriture, qui nous oblige de rapporter toutes nos actions à Dieu, une permission brutale de les rapporter toutes à nous-mêmes ». Secundo : la probabilité enlève aux fidèles l’essentiel de la vie chrétienne, la recherche du vrai et du sûr ; non seulement elle corrompt les mœurs en accréditant quelques maximes laxistes, mais en plus elle détruit la « règle des mœurs » en accoutumant les hommes à se contenter du probable qui les favorise, « ce qui est d’une importance tout autrement considérable. Car c’est un mal bien moins (...) général d’introduire des dérèglements, en faisant subsister les lois qui les défendent, que de pervertir les lois et de justifier les dérèglements », ce qui rend d’un coup tous les hommes vicieux.

Pascal consacre six Provinciales à l’exposition des maximes des casuistes. Sa source principale est le Liber theologiae moralis du jésuite espagnol Escobar, compilation des principaux casuistes. Ils ont des maximes pour tous : les religieux, les gentilshommes, les domestiques, les riches, les commerçants, les indigents, les dévotes, celles qui ne le sont pas, les débauchés, les prostituées, les voleurs, les sorciers, les usuriers et les assassins. On y trouve des cas tour à tour amusants, inquiétants et révoltants. Un religieux par exemple a intérêt à savoir en quelles occasions il peut quitter son habit sans encourir d’excommunication : ce qui serait le cas, selon Escobar, « s’il le quitte pour une cause honteuse, comme pour aller filouter, ou pour aller incognito en des lieux de débauche ». On apprend avec profit que les biens acquis par l’adultère, « par des voies honteuses, comme par un meurtre, une sentence injuste, une action déshonnête, etc., sont légitimement possédés, et on n’est point obligé à les restituer. » « Quand on a reçu de l’argent pour faire une méchante action, est-on obligé à le rendre ? » Il faut distinguer, selon Molina : « Si on n’a pas fait l’action pour laquelle on a été payé, il faut rendre l’argent ; mais si on l’a faite, on n’y est point obligé » : maxime utile lorsqu’on s’établit tueur à gages. Application : un sorcier gagne légitimement son salaire s’il invoque réellement le démon, mais il est tenu en conscience de le restituer s’il pratique l’astrologie, qui est une fausse science. Autre exemple : un juge « qui a reçu de l’argent d’une des parties pour rendre un jugement en sa faveur est-il obligé à le rendre ? » Comme le juge doit la justice, il ne peut la vendre ; mais comme il ne doit pas l’injustice, il peut la vendre, et recevoir de l’argent pour une décision injuste.

La direction d’intention est aussi un procédé commode pour éluder les péchés, en détournant son intention de la faute pour la porter vers un objet permis. On autorise ainsi le duel que les lois interdisent : il est permis à un gentilhomme appelé en duel d’aller en un lieu assigné, car il n’y a pas de mal à cela ; de s’y promener en attendant un homme, car c’est très innocent ; et de « se défendre si on l’y vient attaquer » : trois actions innocentes dont la somme est bien un duel.

Un autre moyen d’excuser les péchés est d’en changer les définitions : en théorie, la charité oblige les riches à donner leur superflu aux pauvres ; mais comme, selon les casuistes, « ce que les gens du monde gardent pour relever leur condition » n’est pas superflu, on trouve à peine du superflu chez les plus riches. On peut aussi définir un assassin par le fait qu’il tue en trahison : on ne peut donc appeler assassin celui qui tue un ennemi, puisque ce dernier aurait bien pu s’y attendre. Les casuistes montrent aussi qu’on peut tuer un homme en toute bonne conscience pour un soufflet, pour sauver sa réputation, « pour la valeur d’un écu », et même pour une pomme.

A force d’accumuler ces maximes, Pascal conduit le lecteur à l’indignation : il garde pour la fin les plus scandaleuses sur l’amour de Dieu. Selon les casuistes, on doit aimer Dieu « chaque dimanche », « quand on est grièvement tenté », « à chaque réception de quelque sacrement », « à la mort » ; certains d’entre eux déclarent même qu’il « ne nous est pas tant commandé de l’aimer que de ne le point haïr », ce qui débarrasse les chrétiens de « l’obligation pénible d’aimer Dieu actuellement ». Ceci clôt le cours de casuistique.

Les réponses aux Provinciales se résument à trois objections inégalement convaincantes. On a d’abord reproché à Pascal de séparer les citations de leur contexte et d’en fausser le sens en les mutilant. Les douzième et treizième Provinciales répondent textes à l’appui ; et depuis que la grande édition de Brunschvicg a publié de larges extraits des casuistes, le grief de falsification est sans objet. Les Jésuites ont aussi objecté qu’ils n’étaient pas les seuls à avoir des casuistes relâchés, et qu’on en trouvait aussi dans les autres ordres. C’est exact, mais Pascal n’a jamais prétendu qu’ils fussent seuls en cause : il soutient que leur ambition en a fait les principaux défenseurs des opinions probables, avec leurs conséquences laxistes. On reproche encore à l’auteur d’imputer injustement à toute la Compagnie des maximes avancées par quelques casuistes particuliers seulement. Il a prévu l’objection en remarquant que les règles de la Société interdisent à ses membres de publier un livre sans autorisation des supérieurs, qui engagent la responsabilité de tout leur ordre. Enfin il n’y a pas lieu d’objecter que les Jésuites comptent aussi des casuistes austères, puisque ce que Pascal leur reproche, c’est justement d’avoir à la fois des docteurs laxistes et sévères, qui s’accordent tous sur la théorie des opinions probables, pour s’adapter à tout le monde.

 

La portée morale des Provinciales s’est évidemment amoindrie depuis le XVIIe siècle. Certaines maximes que Pascal dénonçait sont aujourd’hui passées dans les mœurs. Mais ce qui date moins, c’est l’exigence du vrai et du sûr que Pascal oppose à la recherche du probable comme moyen de mettre sa conscience à l’aise, et la dénonciation de cette démagogie qui consiste à justifier tous les désirs d’une clientèle virtuelle pour s’en attirer les faveurs.

 

 

 

LA POLÉMIQUE

 

Outre les polémistes Jésuites, qui lui reprochent de « traiter les choses saintes en raillerie », Pascal se heurte à des réticences du côté de Port-Royal même, de la part du « parti de la paix », qui pense que le style railleur n’est ni vraiment chrétien, ni opportun. Soutenu par Arnauld et Nicole, Pascal se justifie dans la onzième Provinciale par une réflexion sur les règles de la polémique chrétienne.

 

Ses adversaires présentent Pascal comme un auteur burlesque, au sens technique du terme : il parle des nobles vérités de la religion en un style bas et vulgaire ; ce procédé, permis dans la littérature de divertissement, devient blasphématoire dans les Provinciales. Grave péché qui trahit l’esprit irréligieux de leur auteur : ce n’est pas la première fois que les Jésuites tentent de faire passer les augustiniens pour des suppôts du déisme ou de l’athéisme.

S’inspirant de la Réponse à la lettre d’une personne de condition d’Arnauld (1654), Pascal répond que la raillerie, voire l’invective, est un moyen de correction des erreurs d’autrui tout à fait compatible avec la charité chrétienne, à condition que sa force ne dégénère pas en violence ; elle est autorisée dans son principe par l’exemple des Pères de l’Eglise, des prophètes, des saints et de Dieu même dans l’Ecriture. Mais sa pratique est soumise à quatre règles qui la distinguent de la polémique inspirée par l’impiété et la haine.

Première règle : « L’esprit de piété porte toujours à parler avec vérité et sincérité ; au lieu que l’envie et la haine emploient le mensonge et la calomnie. » La seule arme du chrétien est la vérité, « quiconque se sert du mensonge agit par l’esprit du diable ».

Seconde règle : la discrétion. Il ne suffit pas « de ne dire que des choses vraies, il faut encore ne pas dire toutes celles qui sont vraies, parce qu’on ne doit rapporter que les choses qu’il est utile de découvrir, et non pas celles qui ne pourraient que blesser sans apporter aucun fruit ». Il faut faire comme les chirurgiens, qui « considèrent ce qu’ils coupent, au lieu que les meurtriers ne regardent point où ils frappent ».

Troisième règle : « Quand on est obligé d’user de quelques railleries, l’esprit de piété porte à ne les employer que contre les erreurs, et non pas contre les choses saintes ; au lieu que l’esprit de bouffonnerie, d’impiété et d’hérésie se rit de ce qu’il y a de plus sacré ».

Quatrième règle : « Le principe et la fin de toutes les autres (...) l’esprit de charité porte à avoir dans le cœur le désir du salut de ceux contre qui on parle, et à adresser ses prières à Dieu, en même temps qu’on adresse ses reproches aux hommes. » La correction fraternelle exclut la vengeance, elle veut la conversion de l’adversaire, non sa destruction ; c’est pourquoi le second Ecrit des curés de Paris offre aux Jésuites la réconciliation à condition qu’ils abandonnent les doctrines impies des casuistes corrompus.

Pascal montre sans peine que les Provinciales respectent ces limites, alors que ses ennemis traitent réellement les choses saintes en raillerie, calomnient les religieuses de Port-Royal, et souhaitent publiquement la damnation des jansénistes. Les XIIe, XVe et XVIe lettres protestent d’ailleurs contre ces excès.

La préparation de l’Apologie donne lieu à des réflexions analogues : Pascal pense reprendre « avec utilité » les incroyants, en évitant de les braquer contre la vérité qu’ils doivent chercher. Il s’inspire du style de l’Evangile qui ne contient « aucune invective contre les bourreaux et ennemis de Jésus-Christ » (L.812, S.658). La liasse « Commencement » indique qu’il faut « plaindre les incrédules » qui cherchent : « Ils sont assez malheureux par leur condition. Il ne les faudrait injurier qu’au cas que cela leur servît. Mais cela leur nuit » en accroissant leur malheur (L.162, L.194).

On peut « invectiver contre ceux qui en font vanité », qui ont besoin d’une correction adéquate. Mais Pascal évite les procédés que le jésuite Garasse, par exemple, emploie contre les libertins dans sa Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, qui les attaque sur leurs vices, leurs débauches et leur goût pour la bouteille. Pascal ne craint pas de dire qu’il trouve sot de ne pas croire en l’Eucharistie, et déraisonnable de manquer du souci de soi au point de ne pas s’inquiéter de son salut éternel : « Cette négligence en une affaire où il s’agit d’eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m’irrite plus qu’elle ne m’attendrit. Elle m’étonne et m’épouvante : c’est un monstre pour moi » (L.427, S.681). L’invective ne sort pas des bornes fixées : elle ne touche que l’erreur sans blesser inutilement, et elle est inspirée par le désir du salut d’autrui.

Cette continuité de pensée entre les Provinciales et les Pensées atteste que la XIe lettre traite un problème de fond, et non de circonstance. L’adaptation de ces règles chrétiennes à la vie ordinaire est facile, et toujours d’actualité…

 

 

Les réponses aux Provinciales

 

Le premier choc passé les Jésuites publient des réfutations des Provinciales, principalement par la plume du P. Nouët, qui compose plusieurs Réponses aux Lettres que les Jansénistes publient contre les Jésuites.

 

« Que l’on jette les yeux sur cette rhapsodie de passages et d’allégations, on n’y trouvera que des mensonges et des calomnies ; l’auteur falsifie la plupart des lieux qu’il allègue, et ment souvent avec effronterie et impudence : il fait dire aux auteurs ce qu’ils n’ont jamais dit : il tronçonne et mutile les passages, et ne les produit pas entiers, afin qu’on n’en connaisse pas le sens : il omet à dessein les modifications et les limitations qu’ils apportent, pour les rendre ridicules, ou monstrueux dans leurs sentiments : il s’imagine qu’ayant cité les endroits, coté les livres et écrit quelques mots de l’auteur, on lui ajoutera foi. »

Première Réponse

 

« Que l’on fasse réflexion sur la façon d’écrire de cet auteur, qui sur des matières de théologie, de morale, de cas de conscience et de salut, ne se sert que d’un style railleur et bouffon, indigne, je ne dis pas d’un théologien ou d’un ecclésiastique, mais même d’un chrétien, qui ne doit pas traiter en gausseur et farceur les choses saintes (...). C’est l’esprit hérétique, qui n’a rien de sérieux, sinon la rage et la fureur, si toutefois ces cruelles passions méritent ce nom : c’est l’esprit de l’impie et du blasphémateur (...). Aussi est-ce une espèce de blasphème que de traiter les choses saintes en raillerie. »

Première Réponse

 

« Que l’on considère le mauvais raisonnement de ce malicieux écrivain, qui souvent attribue à tout le corps des Jésuites ce qu’aucun d’eux n’aura dit, ou ce qui aura échappé à un seul de leur Compagnie, quoique les autres aient écrit le contraire : qui a jamais vu que d’un particulier, l’on conclue l’universel ? Faut-il appeler les maximes et la morale des Jésuites ce qui à peine a été dit par un seul des Jésuites ? (...) Si cet auteur avait un grain de sincérité, pourquoi en accusant un Jésuite d’avoir avancé une proposition qui ne lui semble pas bonne, dissimule-t-il que plusieurs autres Jésuites ont enseigné le contraire (...) ? Je demande à tout homme de jugement ce que l’on doit appeler la doctrine des Jésuites, ou ce qu’un seul de ce corps aura dit, ou ce que plusieurs d’entre eux ont enseigné au contraire ? Et si ce n’est pas une injustice insupportable, et qui mérite punition, que d’imputer malicieusement à une Compagnie, non pas ce que la plupart enseignent, mais ce qu’un seul aura dit ? »

 

Première Réponse

 

En 1694, c’est-à-dire un peu tard, le Père Daniel publie une refutation générale des Provinciales, les Entretiens de Cléandre et d’Eudoxe. Il y dénonce le piège tendu par Pascal aux Jésuites.

« Pascal prend hardiment droit sur cette hypothèse du complot des Jésuites pour l’agrandissement de leur Société, auquel il leur fait tout sacrifier jusqu’à l’Evangile ; il s’en sert pour faire regarder cette Compagnie comme la peste de l’Eglise, et pour rendre suspect tout ce qui vient de leur part. Sur ce principe un cas mal décidé, ou prétendu mal décidé, par un théologien de la Société n’est plus, comme dans un autre homme, l’effet de la faiblesse de l’esprit humain : c’est un guet-apens et un attentat concerté contre la doctrine de Jésus-Christ. En vain apporte-t-on vingt des principaux théologiens de la Société qui auront enseigné le contraire : cela ne sert qu’à établir le système du partage des directeurs doux et des directeurs sévères. De quelque manière que les Jésuites s’y prennent pour se défendre, Pascal revient toujours sur eux par cet endroit.

C’est-à-dire, ajouta Cléandre, que ce faux système qu’on suppose partout, et d’où le reste de ce qui est contenu dans les Provinciales tire sa principale force, est une horrible calomnie et une imposture continuée depuis un bout jusqu’à l’autre. »

IIe Entretien

 

 

 

LA VIOLENCE ET LA VÉRITÉ

 

Datée de septembre 1656, la douzième Provinciale répond aux Impostures où le P. Nouët, entre autres douceurs, appelle Pascal impie, bouffon, ignorant, imposteur, calomniateur, fourbe, hérétique et possédé d’une légion de diables. La protestation se hausse au-dessus du cas particulier. Car la persécution menace Port-Royal : l’assemblée du Clergé prépare un formulaire condamnant Jansénius, destiné à être signé par tous les ecclésiastiques. Les religieuses sont très exposées.

 

« Je vous plains, mes Pères, d’avoir recours à de tels remèdes. Les injures que vous me dites n’éclairciront pas nos différends et les menaces que vous me faites en tant de façons ne m’empêcheront pas de me défendre. Vous croyez avoir la force et l’impunité, mais je crois avoir la vérité et l’innocence. C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité, ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l’irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre : quand l’on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n’ont que la vanité et le mensonge : mais la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. Qu’on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence, que la violence n’a qu’un cours borné par l’ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu’elle attaque : au lieu que la vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu’elle est éternelle et puissante comme Dieu même. »

 

L’argumentation obéit à la doctrine des trois ordres. La force relève des corps, et la vérité des esprits ou de la charité. Ce qui appartient à un ordre n’agit que sur ce qui lui est homogène. La force est légitime et nécessaire dans l’ordre des corps, ne serait-ce que pour préserver l’ordre public ; mais n’étant « maîtresse que des actions extérieures », elle « ne fait rien au royaume des savants », ni a fortiori contre la vérité de Dieu (L.58, S.92) elle ne peut pas plus la détruire qu’un son n’affecte une couleur. Réciproquement, la vérité, qui relève des ordres supérieurs, peut comprendre ou condamner la force lorsque, essayant de sortir de son domaine, elle se mue en violence ; mais elle ne peut jamais l’arrêter.

Dans le lexique de Pascal, la tyrannie consiste en une transgression de la séparation des ordres : c’est le «désir de domination universel et hors de son ordre », c’est «vouloir avoir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre » : ainsi il y a tyrannie à dire « je suis fort, donc on doit m’aimer », car force et amour n’ont rien de commun. Le même principe s’oppose d’ailleurs à l’intégrisme religieux vouloir mettre la religion « dans l’esprit et dans le cœur par la force et par les menaces, ce n’est pas y mettre la religion, mais la terreur » (L.172, S.203) ; Pascal eût été hostile aux dragonnades infligées aux protestants après la révocation de l’édit de Nantes. L’échec de la violence à terme est inscrit dans sa nature : rien ne peut « régner partout ». La vérité résiste par une puissance spécifique, elle subsiste éternellement, alors que la violence s’épuise à la longue. Mais Dieu seul fait qu’elle triomphe et que l’échec de la force abusive tourne à sa gloire, au lieu de laisser place à une tyrannie nouvelle. La péroraison de la douzième Provinciale s’élève ainsi à une vision chrétienne de l’Histoire de la Vérité.

Pascal a renoncé au style plaisant pour adopter une éloquence de combat, véhémente et forte, où les périodes s’appuient sur des symétries et des répétitions : c’est l’ordre du cœur, sensible dans l’ampleur du mouvement oratoire, qui donne à cette conclusion une portée véritablement prophétique.

 

Ces quelques lignes pourraient servir de symbole à tous ceux que leur résistance à la tyrannie expose à la persécution.

 

 

 

CAVALIER SEUL

 

« Je suis seul contre trente mille ? (..) Gardez, vous la Cour, vous l’imposture, moi la vérité. C’est toute ma force. Si je la perds, je suis perdu. Je ne manquerai pas d’accusateurs et de punisseurs. Mais j’ai la vérité, et nous verrons qui l’emportera » (L.962, S.798). Ce fragment sonne comme un défi héroïque, mais cette solitude de l’auteur des Provinciales est-elle une faiblesse ou une force ?

 

« Que ferez-vous à une personne qui parle de cette sorte, et par où m’attaquerez-vous, puisque ni mes discours ni mes écrits donnent aucun prétexte à vos accusations d’hérésie, et que je trouve ma sûreté contre vos menaces dans l’obscurité qui me couvre ? Vous vous sentez frappés par une main invisible, qui rend vos égarements visibles à toute la terre ; et vous essayez en vain de m’attaquer en la personne de ceux auxquels vous me croyez uni. Je ne vous crains ni pour moi, ni pour aucun autre, n’étant attaché ni à quelque communauté, ni à quelque particulier que ce soit. Tout le crédit que vous pouvez avoir est inutile à mon égard. Je n’espère rien du monde, je n’en appréhende rien, je n’en veux rien ; je n’ai besoin, par la grâce de Dieu, ni du bien, ni de l’autorité de personne. Ainsi, mon Père, j’échappe à toutes vos prises. Vous ne me sauriez prendre de quelque côté que vous le tentiez. Vous pouvez bien toucher le Port-Royal, mais non pas moi. On a bien délogé des gens de Sorbonne, mais cela ne me déloge pas de chez moi. Vous pouvez bien préparer des violences contre des prêtres et des docteurs, mais non pas contre moi, qui n’ai point ces qualités. Et ainsi peut-être n’eûtes-vous jamais affaire à une personne qui fût si hors de vos atteintes, et si propre à combattre vos erreurs, étant libre, sans engagement, sans attachement, sans liaison, sans relations, sans affaires, assez instruit de vos maximes, et bien résolu de les pousser autant que je croirai que Dieu m’y engagera, sans qu’aucune considération humaine puisse arrêter ni ralentir mes poursuites. »

 

La Compagnie de Jésus forme un puissant parti. Destinée à animer la reconquête catholique et à ramener la chrétienté sous l’autorité de Rome, elle s’est répandue dans le monde et implantée solidement dans les royaumes européens. Elle gouverne, dit Pascal, les consciences de presque tous les Grands, à commencer par le Roi, dont le confesseur est un jésuite fort zélé contre Port-Royal, le Père Annat, auquel est adressé la dix-septième Provinciale. En France, la Société apparaît comme un groupe de pression, un réseau d’espionnage au service de Rome, qui cherche à prendre barre sur les Grands et à empiéter sur les prérogatives des corps de l’Etat, notamment les Parlements. Les guerres de religion ont aussi répandu l’image du jésuite ligueur, qui n’est pas pour rien dans l’assassinat de Henri IV. Aussi a-t-elle rencontré la très vive hostilité de la plupart des magistrats et des parlementaires qui se considèrent comme les gardiens des lois fondamentales du royaume et de son indépendance par rapport aux intentions impérialistes de Rome. Leurs griefs contre les Jésuites sont résumés dans le violent Catéchisme des Jésuites d’Etienne Pasquier (1602), qui pose les bases de la « légende noire » de la Société.

Pascal considère que, dans ses origines, la Compagnie de Jésus était saine. Il n’a du reste pas contre elle une hostilité de principe : il ne répugne pas à citer avantageusement certains savants Jésuites ; sur les missions, il a aussi une opinion favorable. Mais il constate que la Société se comporte à peu près comme ce que nous appellerions aujourd’hui un corps totalitaire. Elle exerce une surveillance stricte sur ses membres, qui doivent obéir à leur supérieur perinde ac cadaver, comme un cadavre, et sur les publications : « Vous composez véritablement un corps uni sous un seul chef », le Général de la Société, et « vos règles (...) vous défendent de rien imprimer sans l’aveu de vos supérieurs. » La conformité de doctrine entre les Jésuites est parfaite : ils approuvent en corps la doctrine des opinions probables : « Si cette Société était partagée, on en verrait au moins quelques-uns se déclarer contre ces erreurs : mais il faut que la corruption y soit bien universelle, puisqu’il n’en est sorti aucun écrit pour les condamner, et qu’il y en a tant pour les soutenir. Il n’y a point d’exemple dans l’Eglise d’un pareil consentement de tout un corps à l’erreur. » D’autre part « ils font profession de défendre tous ensemble les sentiments de chacun d’eux », espérant « par là se rendre respectables et hors d’atteinte en faisant sentir que qui en attaque un, les attaque tous. » Enfin la Compagnie de Jésus ne craint pas d’abuser de cette puissance pour recourir à l’intimidation et à la persécution.

Pascal consacre les quinzième et seizième Provinciales à montrer comment elle a fait de la calomnie et de la diffamation une véritable méthode pour discréditer et opprimer ceux qu’elle considère comme ses ennemis. Il a sous les yeux l’exemple des religieuses de Port-Royal, que les Jésuites salissent constamment des accusations les plus mensongères. Mais ce n’est pas seulement parce qu’elle nuit à Port-Royal que Pascal s’en prend à la Société : il pense surtout que son esprit et ses méthodes nuisent à toute l’Eglise, que par exemple c’est l’autorité pontificale elle-même qui est rendue méprisable lorsque les Jésuites obtiennent un décret pour faire condamner Galilée sur un point de science qui ne regarde pas la religion : l’infamie attachée à la tyrannie rejaillit en effet sur les plus hautes autorités de l’Eglise.

Face aux Jésuites, Pascal se présente comme un homme seul. C’est un point que ses adversaires ne se sont pas privés de remettre en cause : puisque tout le parti janséniste appuie l’auteur des Provinciales de son crédit et de ses réseaux d’influence, protestent-ils, comment peut-il honnêtement déclarer : « Je ne suis pas de Port-Royal » ? En fait, les disciples de saint Augustin sont bien loin de former, comme les Jésuites, un corps constitué. Il existe bien un groupe de Port-Royal, celui des Messieurs et des Solitaires qui se sont regroupés autour du monastère des Champs, aux Granges, pour servir les religieuses, mais ce n’est certes pas un ordre. Il est vrai aussi que les augustiniens ont des amis dans le monde, et même parmi les plus hautes personnalités du royaume ; mais cela n’en fait pas une société analogue à celle des Jésuites. Quant à Pascal, même dans le petit groupe des Messieurs de Port-Royal, il a toujours conservé son indépendance ; il a poursuivi la campagne des Provinciales contre l’avis de certains Messieurs, parce qu’il la jugeait nécessaire ; par la suite, dans l’affaire du formulaire, il a tenu des positions tout à fait personnelles. Il n’est pas « de Port-Royal » parce qu’il ne s’est jamais installé à demeure aux Granges. Mais tout en revendiquant son indépendance, il ne cache pas dans les Provinciales qu’il a, avec les religieuses, des liens de cœur, et qu’il est proche de la doctrine des augustiniens. Proclamant sa responsabilité, il cherche à avertir les autorités civiles et religieuses qu’elles auraient tort d’espérer le trouver à Port-Royal même, et que ce n’est pas en persécutant les religieuses qu’on le bâillonnera.

Car, en même temps qu’ils se déclarent douloureusement persécutés et calomniés, les Jésuites mobilisent leurs réseaux d’information et la police royale pour démasquer l’auteur des Provinciales. Pascal se protège par l’anonymat et la clandestinité. Les Jésuites sont donc réduits à chercher dans ses lettres de quoi l’identifier ou au moins le caractériser. Ils attribuent pendant longtemps les Petites Lettres à Arnauld, hypothèse rendue bien invraisemblable par la différence des styles. Mais ils remarquent vite que l’auteur n’est pas un théologien ni un docteur ; ils lui reprochent donc d’ignorer les formes en vigueur dans les Facultés, de n’être qu’un auteur à gages, un « secrétaire » ignorant des matières de morale et de théologie, auquel les docteurs jansénistes dictent la matière de ses écrits. D’où ils concluent que cet auteur est lui-même janséniste, donc calviniste ou crypto-calviniste, donc hérétique. Mais cette polémique ne permet guère d’identifier le coupable dans le petit monde des lettres parisiennes.

La déclaration « je suis seul » permet à Pascal d’échapper à ces recherches en enlevant aux Jésuites tout moyen de l’atteindre, non seulement personnellement, mais aussi en frappant ses proches : « libre, sans engagement, sans liaison, sans relations, sans affaires », il est hors d’atteinte. Sa seule caractéristique est son dévouement à la vérité et à la religion. En dehors de cela il n’est pour ainsi dire personne. Mais comme l’indiquent les Pensées, les faiblesses très visibles sont des forces : seul contre une puissante Compagnie, qui n’hésite pas devant la persécution des innocents, il attire la sympathie du public. D’autre part, insaisissable, il peut frapper partout sans être arrêté dans son entreprise.

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