PASCAL SAVANT
Science et autorité La valeur de la science Luvre mathématique Le modèle géométrique Paradoxes mathématiques Partis et pari Le
vide Lhypothèse
scientifique lhydrostatique
Pascal a appris que
« tout ce qui est lobjet de la foi ne saurait lêtre
de la raison et beaucoup moins y être soumis ». Il systématise
ce principe dans sa Préface au Traité
du vide resté inachevé (1651), clé essentielle pour
la compréhension de son uvre. Il distingue deux sortes de
sciences, selon les principes qui les fondent.
Les unes dépendent de la
raison ou de lexpérience mise en forme par le raisonnement :
ce sont la géométrie, la musique, la physique, la médecine.
Elles peuvent être indéfiniment augmentées ; chaque
proposition que la raison établit en engendre dautres, si
bien que la géométrie par exemple « a une infinité dinfinités
de propositions à exposer » (L. 199, S.230). Dans ces
sciences seules, existe un progrès des Lumières : elles
« doivent être augmentées pour devenir parfaites » ;
« les anciens les ont trouvées seulement ébauchées par ceux
qui les ont précédés », et « nous les laisserons à
ceux qui viendront après nous en un état plus accompli que nous
ne les avons reçues ». Ainsi « tous les hommes
ensemble y font un continuel progrès à mesure que lunivers
vieillit », comme si lhumanité était « un même homme
qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ».
Dans ces sciences lautorité na aucun poids : si
je conçois clairement un théorème de mathématiques, le plus
puissant roi du monde ne saurait mimposer de croire le
contraire.
Les sciences qui dépendent
de la mémoire sont dune autre nature : lhistoire,
la géographie, la jurisprudence ne sont connues que par les
livres qui en traitent et le témoignage de ceux qui ont été au
contact direct des faits : « Sil sagit de
savoir qui fut premier roi des Français, en quel lieu les géographes
placent le premier méridien (...), quels autres moyens que les
livres pourraient nous y conduire ? » Dans ces sciences, la
parole de lauctor prend toute sa force : sauf
évidence contraire, il faut croire lautorité. Par
suite, ces sciences ne peuvent être augmentées, puisquelles
consistent seulement à connaître ce que les anciens ont écrit.
La théologie est fondamentalement affaire dautorité :
par nature, Dieu dépasse la connaissance des hommes, il nest
connu quautant quil sest révélé dans lEcriture :
toute la théologie est donc contenue dans les textes sacrés et
dans la tradition de lEglise ; elle ne peut être
augmentée comme la géométrie ; la connaissance des dogmes
peut être éclaircie par la méditation de la Bible, non pas
augmentée par linvention de dogmes nouveaux. La nouveauté
en théologie est toujours suspecte : cest le plus
souvent la marque de lhérésie.
Ces sciences diffèrent
donc en ce que, dans les matières historiques, il est interdit
de contredire lautorité, alors que dans les sciences de
raisonnement, le refus de se soumettre aveuglément aux opinions
des anciens est une manière de leur être fidèle : puisquils
nont pas adopté les idées de leurs prédécesseurs, nous
navons aucune raison de les copier servilement. « Nous
pouvons assurer le contraire de ce quils disaient »
sans pour autant les contredire.
En revanche, cest une
tyrannie dimposer lautorité dans les sciences de
raison : lEglise navait pas le droit de
condamner la cosmologie de Galilée au nom de la théologie ;
ce nest pas cela qui empêchera la terre de tourner si elle
tourne. De même, on ne peut interdire la théorie physique du
vide sous le prétexte quelle contredit lenseignement
dAristote. Mais il y a aussi tyrannie à faire intervenir
la raison là où lautorité est maîtresse : dans la
religion chrétienne, « pour donner la certitude entière
des matières les plus incompréhensibles à la raison, il suffit
de les faire voir dans les livres sacrés », la raison doit se
soumettre à ces principes et ne peut sexercer que dans le
cadre quils déterminent. Elle peut réfléchir sur les
données de lautorité, les comparer, peser les témoignages,
mais jamais engendrer des faits nouveaux ; en théologie,
une fois les dogmes admis, la raison peut en tirer les conséquences
qui simposent. Mais en dernière instance, cest
toujours la raison qui tranche dans les matières scientifiques
et la mémoire dans les matières historiques.
Pascal na pas inventé
cette distinction des sciences de raison et de mémoire, qui
cristallise les idées modernes de son temps. On la trouve chez
Descartes ; la Préface sinspire aussi de Bacon.
Mais si Descartes ne fait pas grand cas des sciences historiques,
Pascal accorde une part beaucoup plus équilibrée à ces deux
genres de connaissance.
Pascal est un savant,
non un scientiste : il naccorde à la science quune
valeur relative. La géométrie est à ses yeux le plus haut
exercice de lesprit humain, mais elle na de valeur quen
rapport avec dautres réalités qui la dépassent.
Pascal pense comme
Descartes que lanimal est incapable de penser et dinventer :
la science est le propre de lhomme ; le progrès aussi.
« Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a
mille ans quaujourdhui, et chacune delles forme
cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière
» : « il nen est pas de même de lhomme, qui nest
produit que pour linfinité » son aptitude à découvrir
indéfiniment des conséquences nouvelles et laccroissement
continuel des sciences qui en résulte manifestent une nature
plus accomplie, qui participe de lordre des esprits.
Entre toutes les sciences,
la géométrie a une valeur sociale : elle forme lesprit.
« Elle seule sait les véritables règles du raisonnement
», et « nous voyons par expérience quentre esprits
égaux et toutes choses pareilles, celui qui a de la géométrie
lemporte et en acquiert une vigueur toute nouvelle. »
Comme Montaigne, Pascal considère que « ce nest pas barbara
et baralipton », cest-à-dire la logique
scolastique, « qui forment le jugement ». Les règles simples
de la géométrie conduisent avec assurance à la vérité.
Pourtant la science na
quune valeur limitée. Pascal récuse lidéal cartésien
de la mathesis universalis : par nature, le savoir
humain est inachevé et local. La géométrie par exemple est
infinie en aval, puisquelle a « une infinité dinfinités
de propositions à exposer » ; elle lest aussi
en amont, car les principes que nous considérons comme premiers
ne le sont pas absolument : les axiomes auxquels on convient
de sarrêter en dernière analyse ne sont derniers que par
rapport à la faiblesse de lesprit humain ; en réalité,
ils « ne se soutiennent pas deux-mêmes », mais «
sont appuyés sur dautres » que nous napercevons
pas, « qui, en ayant dautres pour appui, ne souffrent
jamais de dernier » (L.199, S.230). En tout cas, chaque
connaissance en présuppose dautres, sans quon puisse
jamais parvenir à tout savoir : pour connaître lhomme
par exemple, il faut savoir ce que sont le lieu et le temps quil
occupe, les éléments qui le composent, la chaleur et les
aliments, lair, savoir pourquoi il a besoin de respirer et
de manger, et ainsi de suite.
Linsuffisance de la
science paraît aussi lorsquon envisage les rapports
humains. Dans sa correspondance de 1654 avec Fermat, Pascal a
fait lexpérience dune collaboration scientifique
abvec un honnête homme ; mais il avoue dans les Pensées
que le peu de « communication » que lon
trouve dans les sciences abstraites len a dégoûté :
elles ne sont pas « propres à lhomme » (L.687, S.566) et
détournent même souvent de la connaissance de soi. En 1660,
Pascal écrit au même Fermat : « Pour vous parler
franchement de la géométrie, je la trouve le plus haut exercice
de lesprit ; mais en même temps je la connais pour si
inutile que je fais peu de différence entre un homme qui nest
que géomètre (Pascal pense peut-être à Roberval) et un habile
artisan. » Pascal lappelle « le plus beau métier du
monde ; mais enfin ce nest quun métier », «
elle est bonne pour faire lessai, mais non lemploi de
notre force ». Celui qui fait de la science son unique préoccupation
en fait un divertissement qui le détourne de la vérité dernière.
En 1660, Pascal se trouve
dans des études très « éloignées de cet esprit-là » :
il travaille à son apologie. Au-dessus des deux ordres des corps
et des esprits, il place lordre surnaturel de la charité :
si un Archimède est supérieur à un prince, il restera toujours
incapable dengendrer et de comprendre un mouvement de
charité. Or cest dans lordre de la charité que se
joue le salut de lhomme, pas dans les sciences : « Je
trouve bon », dit Pascal, « quon napprofondisse pas
lopinion de Copernic », car la cosmologie nest pas
essentielle au salut ; mais « il importe à toute la
vie de savoir si lâme est mortelle ou immortelle » (L.164,
S.196).
Pascal vit lépoque
de la révolution galiléenne, suite de la contestation humaniste
de la pensée scolastique qui engendre, grâce à la redécouverte
des géomètres de lAntiquité, un développement
foudroyant des mathématiques et de la physique. Les maîtres de
la science nouvelle, Galilée, Torricelli, Stevin, admettent que
la nature est écrite en langage mathématique, et non dans le
style dAristote. Dans lEurope savante, la
contribution française est abondante et originale.
En algèbre, l’initiateur est François Viète, géomètre de Henri IV. Après
lui, Descartes crée dans sa Géométrie le symbolisme et
la théorie des équations qui sont encore les nôtres. Son rival
Fermat applique son analyse aux courbes transcendantes que
Descartes a exclues de sa Géométrie. Pascal sait rendre
hommage à la « nouvelle analyse » de son ami Sluse.
Mais au fond il apprécie médiocrement lalgèbre. Ses
propres travaux de mathématiques comportent presque toujours un
commencement sensible qui sert de base au processus de
conceptualisation abstraite : une partie de ses travaux tend
à rivaliser avec Viète et Descartes et à montrer que la géométrie
pure comporte des méthodes aussi puissantes que lalgèbre.
Cest en géométrie
pure que Pascal fait ses premières armes. Son Essai pour
les coniques sinspire du très original Brouillon
Projet de Girard Desargues (1639) : spécialiste darchitecture,
de gnomonique et de perspective, celui-ci introduit en géométrie
lidée de point à linfini dune droite, qui
suppose que deux parallèles peuvent être considérées comme
des sécantes à linfini ; il traite ainsi les courbes
dites « coniques » (cercle, parabole, hyperbole, ellipse) dune
manière si nouvelle quelle prend au dépourvu la plupart
des géomètres contemporains. Le début du Traité des
coniques perdu de Pascal, qui seul subsiste, la Generatio
conisectionum, présente la conception perspective de
Desargues de façon saisissante : soit un cône de base
circulaire que lon coupe successivement par trois plans :
si le cône na pas de verticale parallèle au plan, lintersection
du cône et du plan dessine une ellipse qui est comme limage
du cercle de base sur ce plan ; sil a une verticale
parallèle au plan, limage de lun des points du
cercle de base est renvoyée par la parallèle à linfini,
et la section est une parabole ; enfin sil a deux
verticales parallèles au plan, deux points sont renvoyés à linfini,
et la section est une hyperbole. Cette manière denvisager
les coniques présente lavantage quil suffit de démontrer
une propriété sur le cercle qui sert de base au cône pour
pouvoir létendre sans autre démonstration à ses images,
lellipse, la parabole, et lhyperbole, en tenant
seulement compte du fait que, dans ces cas-là, certains segments
ont une mesure infinie. On tient là une méthode universelle danalyse
des coniques. Il a fallu attendre le XIXe siècle pour
que Poncelet retrouve linspiration de Desargues et Pascal.
Pascal a aussi abordé la
théorie des nombres, sous des formes qui peuvent nous surprendre.
Cest dabord linvention de la machine arithmétique
qui, par un ingénieux artifice, effectue par le même mouvement
mécanique les opérations inverses daddition et de
soustraction. Cest aussi, dans le Triangle arithmétique
(1654) létude des nombres dits figurés parce quon
peut les représenter par des points disposés géométriquement :
Pascal compose une table de nombres dont la première rangée
horizontale est composée dunités ; le second rang
est formé par laddition des nombres successifs du rang supérieur,
ce qui donne les nombres naturels ; la troisième est
engendrée par laddition successive des nombres naturels,
qui donne les nombres dits triangulaires, figurés par les points
dun triangle ; la même règle engendre les
pyramidaux, puis les triangulo-triangulaires, et ainsi de suite.
Pascal appelle la table de ces « ordres numériques » le
triangle arithmétique, dont il est, sinon linventeur, du
moins le premier à étudier systématiquement les propriétés.
Notons au passage que cest dans ce traité que Pascal
invente le raisonnement par récurrence, qui lui permet de généraliser
une propriété trouvée sur quelques « cellules » à lensemble
du triangle. Ensuite, un effort de conceptualisation abstraite
lui permet de montrer que ces propriétés numériques sétendent
à des domaines qui leur sont apparemment complètement étrangers :
le triangle arithmétique donne les coefficients du binôme, les
lois fondamentales de la théorie des combinaisons et surtout la
règle des partis, ancêtre de notre calcul des probabilités
moderne. Ce traité confirme limpression suggérée par les
travaux sur les coniques : Pascal prend en général pour
point de départ la réalité concrète et spécifique des objets
mathématiques, mais sa réflexion tend ensuite à les intégrer
dans une théorie abstraite beaucoup plus vaste, qui révèle une
unité cachée entre des réalités que lon croyait
auparavant disjointes.
Enfin Pascal intervient en
géométrie des indivisibles : inventée par litalien
Bonaventura Cavalieri, employée avec succès par Torricelli, par
Roberval en France et Wallis en Angleterre, cette méthode
annonce la fondation de lanalyse moderne par Leibniz et
Newton. Son idée fondamentale, très audacieuse pour lépoque,
consiste à considérer les corps géométriques comme sils
étaient composés par laddition déléments
infiniment petits. Soit par exemple un triangle ABC : on
peut lenvisager comme la somme de toutes les droites parallèles
à AB. On objectait quen bonne géométrie des lignes dépourvues
dépaisseur par définition ne peuvent engendrer une
surface, si grand soit leur nombre, tout comme des carrés empilés
ne forment pas un cube à trois dimensions, puisquils nont
aucune épaisseur. Pascal résout la difficulté en posant que
les lignes AB qui composent le triangle doivent en réalité être
considérées comme des rectangles dont la longueur est parallèle
à AB, mais dont la largeur est très petite, et dont la somme
engendre naturellement une surface. Sans doute, cette somme de
rectangles très étroits forme un petit excès en escalier par
rapport au triangle ; mais si lon multiplie indéfiniment
les divisions de la base BC, donc le nombre des lignes AB,
la somme des rectangles se confond à la limite avec le triangle
ABC. Pascal sexplique longuement dans les Lettres
de A. Dettonville sur
ces principes, qui conduisent à terme au calcul intégral. Ses
travaux sur la cycloïde reposent entièrement là-dessus.
Ce qui est original, cest
que Pascal utilise en géométrie des propriétés numériques
qui découlent de ses travaux sur le triangle arithmétique, par
le biais des sommes de nombres naturels et triangulaires :
initiative audacieuse en un temps qui aimait à maintenir la différence
des genres entre géométrie et théorie des nombres. Enfin, il
insiste sur le fait que les méthodes quil emploie pour la
roulette dépassent largement ce cas particulier, et sappliquent
en général aux plans, aux solides, aux surfaces et aux lignes
courbes : cest toujours le même souci duniversalité.
Enfin, en un siècle où le
latin est toujours la langue savante, et où les tentatives de
traiter de mathématiques en français nont abouti,
Descartes mis à part, quà de pénibles transpositions, le
Triangle arithmétique et les Lettres de A. Dettonville
font figure dexceptions : la rigueur et la clarté
de leur style géométrique na déquivalent que
celles des Provinciales en théologie. Pascal cherche
visiblement à concilier lexigence de rigueur inhérente à
la géométrie et la volonté dassocier les amateurs éclairés
aux progrès de la recherche de pointe.
Pascal na pas attaché
son nom, comme Descartes, à une méthode unique. On la présenté
comme un mathématicien amateur, touche-à-tout de génie. En
fait, toute son uvre mathématique est animée par la
recherche de luniversalité qui dévoile les rapports
invisibles entre des domaines différents : cest létude
des nombres qui le conduit à la mesure géométrique de la
surface des segments de parabole ; cest le triangle
arithmétique qui lui permet de mettre en forme une partie de sa
« géométrie du hasard » et de la théorie des jeux. A ses
yeux, les mathématiques découvrent « la liaison, digne dune
admiration inlassable, que la nature, éprise dunité, établit
entre les choses les plus éloignées en apparence », comme par
exemple le fait que «les nombres imitent lespace, qui sont
de nature si différente» (L.698, S.577). Ce double souci de la
spécificité des objets et de luniversalité se retrouve,
sous dautres formes, dans les Pensées.
Toutes les sciences, selon
Pascal, doivent imiter à leur manière le modèle de la géométrie :
elle seule « a expliqué lart de découvrir les vérités
inconnues », elle seule échappe à cette «sorte de confusion
», où sont les autres disciplines, « par une nécessité
naturelle » due à limprécision de leurs principes. Et
comme « ce qui passe la géométrie nous surpasse », hors
de cette science « et de ce qui limite, il ny a
point de véritables démonstrations ».
Contrairement au Discours
de la méthode, LEsprit géométrique ne
donne pas les règles de lart de découvrir des vérités
nouvelles, mais celles qui permettent de démontrer les vérités
déjà trouvées. Cet art comporte trois volets, que Pascal a inégalement
traités : les définitions, les axiomes et les démonstrations.
En géométrie, dit Pascal,
les définitions sont toujours des définitions nominales, elles
consistent toujours en limposition dun nom à des
choses quon a clairement désignées en termes parfaitement
connus. « Jappelle tout nombre divisible en deux également
nombre pair » : voilà une définition géométrique. Son
utilité est « déclaircir et dabréger le
discours en exprimant par le seul nom quon impose ce qui ne
se pourrait dire quen plusieurs termes ». Il en résulte
que la définition de nom est arbitraire, car il ny a pas
de liaison essentielle entre une idée et un son quon lui
associe ; du même coup, elle est indiscutable : «il ny
a rien de plus permis que de donner à une chose quon a
clairement désignée un nom tel quon voudra. » On
pourrait sans absurdité appeler triangle un quadrilatère,
à condition de lannoncer expressément, et de ne jamais
plus donner à ce mot son sens ordinaire. Cette théorie de la définition
a une forte puissance critique : on peut par exemple
reprocher à un adversaire de ne pas annoncer assez clairement quil
prend un mot dans un sens dérivé ou insolite ; cest
ce que fait Pascal dans la deuxième Provinciale pour la
« grâce suffisante » que les thomistes entendent dans un
sens qui trompe tout le monde.
Dautre part, toute définition
doit être univoque : un seul mot ne doit désigner
quune seule chose. Si dans la discussion on craint que ladversaire
ait changé secrètement le sens dun mot, il suffit de remplacer
le mot par sa définition pour éloigner « les surprises
captieuses des sophistes » : cest ainsi que Pascal
procède dans la première Provinciale pour lexpression
« pouvoir prochain », qui ne signifie pas la même chose selon
quon entend par là un pouvoir plein et effectif, ou
seulement une possibilité lointaine et sans efficacité.
Pour atteindre une parfaite
rigueur, il faudrait définir tous les mots ; mais cest
évidemment impossible, car « les premiers termes quon
voudrait définir en supposeraient dautres pour servir à
leur explication », et « en poussant les recherches de
plus en plus, on arrive nécessairement à des mots primitifs quon
ne peut plus définir ». Ainsi la géométrie ne définit aucun
des termes fondamentaux despace, de mouvement, de temps, de
nombre, parce que ces termes-là portent naturellement lesprit
de tous les hommes aux même objets. Si on tentait de définir
ces indéfinissables, on ne parviendrait quà les
obscurcir, faute de trouver des termes plus simples pour les
expliquer.
Il faut prendre garde que
si ces termes premiers éveillent bien chez tous la même idée,
il nen résulte pas que tous aient la même conception de lessence
de la chose désignée. En effet, la définition du nom ne dit
pas ce quest la chose ; elle la désigne seulement :
autrement dit elle indique à mes interlocuteurs ce que jentends
par le mot. Mais elle ne prouve pas lexistence de son
objet, puisque je peux définir clairement une chose qui nexiste
pas (une chimère, par exemple), et même une chose impossible (un
cercle carré). Elle ne révèle pas non plus lessence de
la chose : comme dit Pascal dans le fragment L.109, S.141,
nous employons tous le même mot de mouvement lorsquun
objet se déplace, mais cela nimplique pas que nous ayons
tous la même idée de la nature du mouvement ; cest
probablement le cas, mais ce nest pas absolument certain.
De sorte quune définition de nom doit toujours être complétée
par une proposition qui en démontre la possibilité ou la réalité :
on peut parler dun cercle carré, mais il faut ensuite
prouver quil existe réellement.
La théorie des
propositions est de même structure. Elle affirme lexistence
de principes premiers, qui sont connus par le cur et
servent de fondement à tout le raisonnement. Par exemple :
« le tout est plus grand que la partie », (Euclide, I,
notion commune 9), « il y a trois dimensions dans lespace
», « les nombres sont infinis » (L.110, S.142). En sappuyant
sur eux, on démontre des propositions, comme « il ny
a point deux nombres carrés dont lun soit double de lautre.
» Comme les termes indéfinissables, ces principes sont communs
à tous les hommes, de sorte que la géométrie est la science la
plus certaine qui soit. Mais ils peuvent parfois être si
surprenants que lon a de la peine à les admettre. Si par
exemple un géomètre propose un principe aussi étrange que la
convergence des droites parallèles à linfini, il ny
a rien à redire, tant que lon na pas montré que
cette supposition comporte des conséquences absurdes. De la même
manière, les principes des partis sont difficiles à saisir
malgré leur évidence. Enfin, les hommes admettent, outre ces
principes universels, « plusieurs axiomes particuliers que les
uns reçoivent et non pas dautres », ce qui explique
la diversité des mentalités et des formes desprit ;
mais « dès quils sont admis », ils sont aussi
puissants, quoique faux, pour emporter la créance, que les plus
véritables », de sorte quon peut raisonner de façon
logique et se tromper en même temps. Deux maximes règlent lusage
géométrique des principes : nen admettre aucun sans
« avoir demandé si on laccorde, quelque clair et évident
quil puisse être », et « ne demander en axiome que
des choses parfaitement évidentes delles-mêmes ».
Pour lenchaînement
des propositions, qui constitue proprement le raisonnement,
Pascal na donné que deux règles : « prouver toutes
les propositions, en nemployant à leur preuve que des
axiomes très évidents deux-mêmes ou des propositions déjà
démontrées ou accordées », et « nabuser jamais de
léquivoque des termes, en manquant de substituer
mentalement les définitions qui les restreignent et les
expliquent ». Lesprit géométrique, inachevé,
ne développe pas ces indications.
Lidée majeure qui se
dégage de cette axiomatique est la nécessité indispensable de lordre.
Pascal saccorde avec Descartes pour penser quune
idée na de sens que dans la mesure où elle appartient à
un ensemble cohérent de principes et de conséquences. Cest
aussi la seule manière de comprendre : il ne suffit pas
pour saisir la pensée dun auteur demmagasiner ses idées,
il faut en connaître « tous les principes, la force des conséquences,
les réponses aux objections quon y peut faire et toute léconomie
de louvrage ». Pour expliquer à Lemaître de Sacy les
doctrines dEpictète et de Montaigne, par exemple, Pascal
va dabord chercher les idées qui servent de fondement :
pour Montaigne, cest le doute universel ; ensuite il
montre, avec plus de rigueur peut-être que Montaigne, comment de
ce principe découlent des conséquences pour la connaissance, la
morale, la vie quotidienne. De là, vient le souci, qui apparaît
dans les Pensées, de trouver lordre dans lequel développer
les arguments apologétiques. Les Ecrits sur la grâce définissent
dun mot la conception pascalienne de lordre persuasif :
il faut toujours aller de lincontesté, de ce sur quoi les
interlocuteurs tombent daccord, au contesté, cest-à-dire
ce sur quoi il y a doute, discussion, voire conflit. Dans lart
de persuader affleure moins le goût de la discussion que lesprit
irénique et la recherche de la paix.
Contre lesprit géométrique
Lesprit géométrique
nest pas toujours du goût des mondains : le chevalier
de Méré sen prend aux manières de penser des savants
dans cette lettre à Pascal, sans doute fictive, mais qui fait
vraisemblablement écho à leurs discussions. Méré sen
prend aux démonstrations de son ami pour défendre un esprit
plus sensible à lintuition des qualités, plus subtil que
rigoureux.
« Il vous reste
encore une habitude que vous avez prise en cette science à ne
juger de quoi que ce soit que par vos démonstrations qui
le plus souvent sont fausses. Ces longs raisonnements tirés
de ligne en ligne vous empêchent dentrer dabord
en des connaissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je vous
avertis aussi que vous perdez par là un grand
avantage dans le monde, car lorsquon a lesprit vif et
les yeux fins, on remarque à la mine et à lair
des personnes quon voit quantité de choses qui peuvent
beaucoup servir, et si vous demandiez selon votre coutume à
celui qui sait profiter de ces sortes dobservations sur
quel principe elles sont fondées, peut-être vous
dirait-il quil nen sait rien, et que ce ne sont des
preuves que pour lui. Vous croyez dailleurs que pour avoir
lesprit juste et ne pas faire un faux raisonnement, il vous
suffit de suivre vos figures sans vous en éloigner, et je vous
jure que ce nest presque rien non plus que cet art de
raisonner par les règles dont les petits esprits et les demi-savants
font tant de cas. Le plus difficile et le plus nécessaire pour
cela dépend de pénétrer en quoi consistent les choses qui se
présentent, soit quon veuille les opposer ou les comparer,
ou les assembler, ou les séparer, et dans les discours en tirer
des conséquences bien justes. Vos nombres ni ce raisonnement ne
font pas connaître ce que les choses sont ; il faut les étudier
par une autre voie ; mais vous demeurerez toujours dans les
erreurs où les fausses démonstrations de la géométrie vous
ont jeté, et je ne vous croirai point tout à fait guéri des
mathématiques tant que vous soutiendrez que ces petits corps
dont nous disputâmes lautre jour se peuvent diviser
jusques à linfini.
Ce que vous men écrivez
me paraît encore plus éloigné du bon sens que tout ce que vous
men dîtes dans notre dispute. Et que prétendez-vous
conclure dans cette ligne que vous coupez en deux également, de
cette ligne chimérique dont vous coupez encore une des moitiés,
et toujours de même jusquà léternité ? Mais
qui vous a dit que vous pouvez ainsi diviser cette ligne si ce
qui la compose est inégal comme un nombre impair ? Je vous
apprends que, dès quil entre tant soit peu dinfini
dans une question, elle devient inexplicable, parce que lesprit
se trouble et se confond. De sorte quon en trouve mieux la
vérité par le sentiment naturel que par vos démonstrations ».
Méré, Lettres
Pascal répond à ce genre
dobjections dans le fragment L.512, S.670, avec la
distinction des esprits de géométrie et de finesse. Lesprit
de géométrie sappuie sur des principes simples, peu
nombreux, et surtout dun usage peu commun. Lesprit de
finesse en revanche sappuie sur des principes qui sont «
dans lusage commun et devant les yeux de tout le monde »,
de sorte quon na pas besoin avec eux de leffort
daccoutumance quexigent les principes géométriques ;
mais ils sont aussi très fins et très nombreux, et il faut
avoir « bonne vue » pour ne pas en oublier un et tomber dans lerreur :
cest ainsi quon juge une personne par une infinité
de détails dont la somme forme une impression densemble ;
cest ce en quoi excellent les mondains. Il y a dailleurs
des sciences, comme celle des « effets de leau
», qui exigent beaucoup de finesse pour suivre les conséquences.
Enfin, si lesprit de géométrie avance relativement
lentement, lesprit de finesse va vite, si vite quil
est proche de lintuition immédiate ; mais comme le
remarque J. Mesnard, il a selon Pascal la même structure que lesprit
géométrique : il a ses principes et enchaîne des
conséquences, très vite et par un raisonnement quasi
inconscient, mais il sagit bien dun raisonnement. Il
ny a pas une distance infinie entre ces esprits si différents,
de sorte quon peut être à la fois géomètre et fin. Il
est vrai que le cas est rare.
Contrairement à ce que
suppose le positivisme populaire, la géométrie nest pas,
aux yeux de Pascal, une science qui rassure les esprits en
dissipant les mystères : au contraire elle confronte
constamment lesprit à lincompréhensible ; la
raison y fait partout lexpérience de ses propres limites.
Cest une expérience féconde.
Desargues lécrit
dans son Brouillon Projet, les grandeurs infiniment
grandes et petites placent la raison humaine devant des
propositions qui sont certaines en elles-mêmes et dans leurs
conséquences, mais dont elle ne sait pas « comment cest
quelles sont ». On connaît sûrement leur vérité, mais
non comment elles sont possibles. Dans un fragment des Pensées
(L.149, S.182), Pascal donne lexemple de ce quil
appelle les « espaces infinis égaux au fini ». La Logique
de Port-Royal lui a sans doute emprunté lidée
suivante : soit un rectangle ABCD, quon divise en deux
parties égales, puis on divise en deux lune des moitiés,
et ainsi indéfiniment. La somme infinie de ces moitiés et moitiés
de moitiés est évidemment égale au rectangle ABCD, dont
la surface est finie. Soit à présent un axe XY, le long duquel
on range par ordre décroissant des rectangles de surfaces égales
aux moitiés successives, et de base identique : on forme
une surface en forme descalier qui se prolonge à linfini
du côté de Y, puisquon pourra toujours puiser dans ABCD
de nouvelles moitiés, sans que jamais la hauteur de ces petits
rectangles ne devienne nulle. Cette surface sétend donc à
linfini, mais elle est égale à ABCD, car comme le dit la Logique :
1/2 + 1/4 + 1/8 +... = l.
Cet exemple est élémentaire,
mais les géomètres contemporains de Pascal sinterrogaient
sur des cas plus complexes comme les solides hyperboliques et les
spirales logarithmiques. Parmi ces paradoxes géométriques,
Pascal a dabord rencontré ceux qui fondent la géométrie
des coniques : Desargues part du principe que toute ligne
droite possède un point à linfini, qui ne diffère des
points à distance finie que par sa situation. Il en résulte
bizarrement que deux droites peuvent toujours être considérées
comme des sécantes : ou bien elle convergent et se coupent
à distance finie, ou bien elles sont parallèles, et leur point
dintersection est à linfini (comme les deux côtés
dune route droite semblent se joindre à lhorizon).
Ainsi « deux droites ou davantage sont toujours dites
concourantes, soit à distance finie, si elles se coupent en un même
point, soit à distance infinie, si elles sont parallèles ». Lintérêt
de ce principe, cest quil permet dunifier des démonstrations
qui portent sur des objets en apparence aussi différents que les
sécantes et les parallèles. Cest un pas vers luniversalité
des raisonnements qui a attiré Pascal vers la géométrie de
Desargues, qui tire de cet étrange principe de nombreuses
propositions de perspective.
Le paradoxe sur lequel
Pascal sest le plus longuement expliqué est la divisibilité
de lespace à linfini. Quels que soient
une ligne, une surface ou un solide, il est toujours possible de
les diviser en deux parties, qui sont encore une ligne, une
surface ou un volume. Jamais en divisant une ligne on ne parvient
à un point dénué de longueur, ni, comme on la vu plus
haut, une surface jusquà arriver à une ligne sans largeur.
« Il ny a point de géomètre », écrit Pascal, « qui ne
croie lespace divisible à linfini. On ne peut non
plus lêtre sans ce principe quêtre homme sans âme.
» Et pourtant ce principe est en lui-même incompréhensible :
« néanmoins il ny en a point qui comprenne une division
infinie », car linfini dépasse les bornes de lesprit
humain. Il en va de même pour linfinité en grandeur :
nous savons que les nombres croissent à linfini, mais qui
sait ce quest un nombre infini ? Il nest ni
pair, ni impair, puisque par définition en lui ajoutant lunité
il ne change pas ; dailleurs « pair » et « impair »
sont des termes qui ne conviennent quaux nombres finis.
Comment ces vérités simposent-elles ?
« Cest une
maladie naturelle à lhomme », selon Pascal, « de croire
quil possède la vérité directement ; et de là
vient quil est toujours disposé à nier ce qui lui est
incompréhensible. » Mais sil est clair quune
proposition absurde ou contradictoire est nécessairement fausse,
une proposition incompréhensible ne lest pas forcément :
elle peut tout simplement dépasser notre capacité
intellectuelle. Pour savoir ce quil en est, il faut « ne
prendre pour véritables que les choses dont le contraire (...)
paraît faux ». Par exemple, je ne comprends pas comment il se
fait que les nombres soient infinis, mais je sais quà tout
nombre je peux toujours ajouter une unité ; je ne sais donc
pas que les nombres sont infinis, mais je sais quil est
faux que les nombres soient finis. De même la divisibilité de lespace
est incompréhensible en elle-même, mais de lhypothèse
que lespace nest pas divisible à linfini découlent
des conséquences absurdes qui obligent à la récuser.
Ces réflexions dépassent
la pure mathématique. Elles enseignent que « tout ce qui est
incompréhensible ne laisse pas dêtre ». Il est, dit le
fragment L.809, S.656, « incompréhensible que Dieu soit,
et incompréhensible quil ne soit pas ; (...) que le péché
originel soit, et quil ne soit pas ». Mais au lieu de
rejeter lhypothèse de lexistence de Dieu parce quon
ne la comprend pas, il faut plutôt examiner si le contraire nest
pas nécessairement faux. Cela exige prudence et modestie
intellectuelle, mais cela évite beaucoup derreurs. Ce sera
la méthode de Pascal dans les Pensées.
Pascal est très fier davoir
inventé la théorie des « combinaisons du hasard dans les
jeux », où lincertitude de la fortune est si bien dominée
par la rigueur du calcul quelle peut « sarroger
à bon droit ce titre étonnant : géométrie du hasard ».
Sa correspondance avec Fermat (1654) nous fait assister à lorigine
des probabilités et de la théorie de la décision. Pascal en a
tiré son célèbre argument du pari (L418, S.680).
« Examinons donc ce point
et disons : Dieu est, ou il nest pas. Mais de quel côté
pencherons-nous ? La raison ny peut rien déterminer.
Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à lextrémité
de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile :
que gagerez-vous ? Par raison vous ne pouvez faire ni lun
ni lautre, par raison vous ne pouvez défendre nul des deux.
Ne blâmez donc pas de
fausseté ceux qui ont pris un choix, car vous nen savez
rien ! - « Non, mais je les blâmerai davoir fait,
non ce choix, mais un choix. Car encore que celui qui prend croix
et lautre soient en pareille faute, ils sont tous deux en
faute. Le juste est de ne point parier ». Oui, mais il faut
parier. Cela nest pas volontaire, vous êtes embarqué.
Lequel prendrez-vous donc ? Voyons. Puisquil faut
choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux
choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à
engager : votre raison et votre volonté, votre connaissance
et votre béatitude, et votre nature a deux choses à fuir :
lerreur et la misère. Votre raison nest pas plus
blessée, puisquil faut nécessairement choisir, en
choisissant lun que lautre. Voilà un point vidé.
Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en
prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous
gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez
rien. Gagez donc quil est sans hésiter ! - « Cela
est admirable. Oui, il faut gager. Mais je gage peut-être trop.
» »
Pensées, L.418, S.680.
Largument du pari
apparaît sous des formes sommaires chez plusieurs auteurs avant
Pascal. Le P. Mersenne lébauche dans un passage de lImpiété
des déistes : « Savent-ils pas quils ne
courraient aucun danger, encore quils crussent tout ce quenseigne
la foi chrétienne, bien que toutes ces doctrines fussent
imaginaires et controversées ? Car si nos âmes sont
mortelles (...), nous ne serons pas punis pour avoir cru quelles
étaient immortelles ; il ny aura non plus de punition
pour ceux qui croient que Dieu est très juste, et quil y a
un enfer pour les méchants, quand bien il ny aurait point
de Dieu, ni denfer. De sorte que les catholiques sont assurés
(de quelque côté quon les prenne) quils suivent le
meilleur chemin, et tiennent la vérité la plus certaine, et la
plus avantageuse ».
En 1634, le P. Silhon présente
lidée sous un autre angle dans son De limmortalité
de lÂme : « Il y a des opinions qui obligent à
agir tant quelles seront opinions, et quil ny
aura point de démonstration physique, ni de démonstration
morale du contraire. Quand ces propositions quil y a
Dieu, quil ny en a point : que lÂme
humaine est immortelle, et quelle ne lest pas, seraient
également douteuses et également ambiguës, quand lEntendement
ne trouverait pas plus de jour aux unes quaux autres, si
est-ce que la Raison veut et la prudence le conseille, quen
laction on suive le parti le plus sûr : quon
ait de la Religion et de la piété ; quon se prépare
pour une autre vie ; puisquen une telle élection il ny
a point de risque à courir, ni rien à craindre sil ny
a point de Dieu, et si lâme humaine est mortelle : et
quon hasarde beaucoup dans le parti contraire, et quon
sexpose à un dernier malheur, et à une juste punition, si
tant est quil y ait un Dieu, et que lâme humaine
soit immortelle ».
Dans ses États et
empires de la Lune, Cyrano de Bergerac a donné une autre
version et une discussion du pari ; son livre a été publié
en 1657, mais amputé du passage qui suit : Pascal ne la
pas connu, et Cyrano na évidemment pas connu le texte de
Pascal, inédit avant 1670. Mais largument était connu et
discuté. Cest aussi un dialogue : « Je vous
demande seulement quel inconvénient vous encourez de (... )
croire ; je suis bien assuré que vous ne men sauriez
prétexter aucun. Puisque donc il est impossible den tirer
que de lutilité, que ne vous le persuadez-vous ? Car
sil y a un Dieu, outre quen ne le croyant pas, vous
vous serez mécompté, vous aurez désobéi au précepte qui
commande den croire ; et sil ny en a
point, vous nen serez pas mieux que nous ! - Si fait,
me répondit-il, jen serai mieux que vous, car sil ny
en a point, vous et moi serons à deux de jeu ; mais au
contraire sil y en a, je naurai pas pu avoir offensé
une chose que je croyais nêtre point, puisque pour pécher
il faut ou le savoir ou le vouloir. Ne voyez-vous pas quun
homme, même tant soit peu sage, ne se piquerait pas quun
crocheteur leût injurié, si le crocheteur aurait pensé
ne le pas faire, sil lavait pris pour un autre ou si
cétait le vin qui leût fait parler ? A plus
forte raison Dieu, tout inébranlable, semportera-t-il
contre nous pour ne lavoir pas connu, puisque cest
lui-même qui nous a refusé les moyens de le connaître. Mais,
par votre foi, mon petit animal, si la créance de Dieu nous était
si nécessaire, enfin, si elle nous importait de léternité,
Dieu Lui-même ne nous en aurait-il pas infus à tous des lumières
aussi claires que le Soleil qui ne se cache à personne ?
Car de feindre quil ait voulu entre les hommes, à cligne-musette,
faire comme les enfants : « Toutou, le voilà »,
cest-à-dire : tantôt se masquer, tantôt se démasquer,
se déguiser à quelques uns pour se manifester aux autres, cest
se forger un Dieu ou sot ou malicieux » (Lautre Monde).
Pascal observe la place
importante tenue par le jeu dans la société mondaine. Son ami Méré
lui a posé le problème du Parti, qui consiste à chercher
comment on doit distribuer lenjeu dune partie entre
les joueurs proportionnellement à leurs chances, lorsque ce jeu
est interrompu un ou plusieurs coups avant le terme prévu.
Fermat le résout par la théorie abstraite des combinaisons ;
la méthode de Pascal repose plutôt sur une méditation de la réalité
concrète du jeu. Il pose en principe que « largent que
les joueurs ont mis au jeu ne leur appartient plus, car ils en
ont quitté la propriété » pour acheter « le droit
dattendre ce que le hasard leur en peut donner »,
comme on acquiert une chance de gagner un lot en payant un billet
de loterie. En revanche, puisque le jeu naît dune
convention volontaire, chaque joueur peut le quitter, « renoncer
à lattente du hasard » et recevoir en échange la
part denjeu proportionnée à ses chances de gagner.
Supposons que deux joueurs A et B jouent à pile ou face, en
convenant que le premier qui aura remporté trois coups empochera
un enjeu total de 64 pistoles. Comment partager cet enjeu en cas
dinterruption inopinée ? Le répartir en fonction du
nombre de parties gagnées serait injuste : si A a gagné un
coup et B aucun, B ne recevrait rien, alors quil a des
chances de rattraper son retard. Pascal renverse donc les termes
du problème en considérant plutôt le nombre de parties qui
restent à gagner à chacun (et non celles quils ont
acquises). Primo, il est sûr que, si la situation est
telle quune somme S doit revenir à A quoi quil
arrive, il doit la recevoir entièrement : si A a trois
parties, il a gagné et doit tout recevoir, même si B en a deux.
Secundo, si dans un jeu de pur hasard, lenjeu S doit
appartenir à A sil gagne un certain coup, et à B sil
le perd, par exemple sils ont chacun deux parties (cas dégalité),
sils veulent se séparer sans jouer le coup décisif, comme
il ny a « non plus de raison de gagner pour lun
que pour lautre », chacun doit recevoir la moitié de S.
De là on remonte aux cas
plus complexes : sil manque une partie à A et deux à
B, la situation est telle que, si A gagne, il a ses trois parties
et gagne S entièrement ; sil perd, A et B sont à égalité
(2 à 2), auquel cas on a vu quil faut partager S entre eux
par la moitié. A dira donc à B : « Je suis sûr davoir
32 pistoles, car la perte même me les donne ; mais pour les
32 autres, peut-être je les aurai, peut-être vous les aurez ;
le hasard est égal ; partageons donc ces 32 pistoles par la
moitié. » A reçoit 48 pistoles (soit 32 + 32/2), et B a (64
- 48) = 16. Pour remonter au cas précédent, où il manque une
partie à A et 3 à B, puis à tous les autres, Pascal procède
de même, de proche en proche, en déterminant ce qui revient à
A en cas de perte et en divisant le reste par la moitié. La règle
sadapte aussi au cas de trois joueurs et plus.
On ignore comment Pascal a
tiré de cette méthode largument du pari. Le texte présente
un dialogue entre un incroyant et un chrétien qui accepte de
raisonner avec lui « selon les lumières naturelles », cest-à-dire
selon la raison, abstraction faite de sa foi. Ils conviennent
que, comme lesprit ne comprend que ce qui lui est
proportionné, lhomme ne peut connaître ni lexistence
ni la nature de Dieu, qui est par définition infini (alors que lhomme
est fini) et sans étendue : « Sil y a un Dieu,
il est infiniment incompréhensible, puisque, nayant ni
parties ni bornes, il na nul rapport à nous. Nous sommes
donc incapables de connaître ni ce quil est, ni sil
est. » Il ne sagit donc pas dune preuve de lexistence
de Dieu, dont lincertitude pour la raison est au contraire
posée en principe. Cela paraît faire la partie belle à lincroyant ;
mais il en découle quon ne peut démontrer ni que Dieu
existe, ni quil nexiste pas. Cette conséquence ne gêne
pas un chrétien, qui admet que la connaissance de Dieu ne vient
pas de la raison, mais dune foi dorigine surnaturelle.
Mais cela montre que lathée, qui nie catégoriquement lexistence
de Dieu, décide sur un point dont il ne peut avoir aucune
connaissance. Lathéisme est donc une sorte de foi
irrationnelle, mais qui se prend pour une certitude positive.
La question théorique de
lexistence de Dieu est donc insoluble pour la raison.
Mais celle-ci peut résoudre le problème pratique du
parti à prendre dans cette incertitude : dans le doute où
il reste jusquà sa mort, quelle conduite lhomme doit-il
adopter pour assurer sa « béatitude » ? Le pari a donc
une signification purement pratique : il désigne un choix dexistence,
qui consiste à vivre soit comme si Dieu existait, soit comme sil
nexistait pas. Il ne sidentifie pas avec lacte
de foi : primo le pari est volontaire alors que la
foi ne lest pas (lincrédule objecte : « je
suis fait dune telle sorte que je ne puis croire »),
puisquelle est un don de Dieu ; secundo, une
foi motivée par lintérêt naurait aucune
valeur religieuse ; tertio, pour parier, il faut par
définition être dans lincertitude ; ce nest
pas le cas du chrétien, qui a la certitude du cur.
Dans le doute, la seule
solution semble être « de ne point parier ». Pascal récuse
cette échappatoire. Le doute nest pas absolu : il est
incertain si Dieu est ou nest pas, mais il est certain que
cest lun ou lautre. La nécessité de cette
alternative rend labstention impossible, car rien ne prouve
quil nexiste pas un Dieu caché pour qui le sceptique
qui sabstient de choisir effectue pratiquement un choix équivalent
au pari contre Dieu. Le pari est donc forcé : « il faut
parier », contrairement au jeu ordinaire, « cela nest
pas volontaire, vous êtes embarqué ». Mais que parier ?
Si je parie pour Dieu, et me conduis en bon chrétien, il y a
deux éventualités : sil existe, je gagne la béatitude
(cest-à-dire tout lenjeu) ; sil nexiste
pas, je tombe dans le néant, mais je ne perds rien, car la vie
présente, dans ce jeu forcé, est la mise, par nature
sacrifiée davance, qui me permet despérer le gain post
mortem. Pariant pour Dieu, je ne peux donc que gagner sans
jamais perdre. Imaginons le pari contre Dieu : sil nexiste
pas, je gagne mon pari, mais je ny gagne rien, puisque je
tombe dans le néant ; sil existe, jirai à coup
sûr en Enfer : donc je ne peux quy perdre sans jamais
y gagner. Il faudrait être stupide pour hésiter.
Dailleurs ce pari est
avantageux. Calculons en cas de perte, je nai rien ;
en cas de gain, jai un bonheur infini. Selon la méthode de
Pascal, même avec une seule chance de gagner et une infinité de
chances de perdre, le parti est : 0 + (8 :8) = 1 ce qui
est équitable, puisque la mise est dune vie. En réalité
la situation est plus favorable, car jai au moins une
chance de gagner sur un nombre fini n de hasards ; le parti :
0 + (8 : n) = 8 est bien supérieur à la mise, donc
infiniment avantageux. On objectera que notre vie sur terre revêt
pour nous une valeur infinie. Vaine échappatoire : peut-on
prétendre sérieusement que les quelques années qui nous
restent peut-être à vivre, « à bien essayer de plaire sans y
réussir, outre les peines certaines » (L.153, S.186) valent réellement
linfini ?
Cette surprenante démonstration
ne prouve pas que Dieu existe, mais seulement que lincroyant
calcule mal son intérêt, et quun homme raisonnable, sil
pouvait se donner la foi, aurait tout avantage à choisir la vie
chrétienne. Celui qui parie contre Dieu fait au contraire tout
ce quil faut pour attirer le malheur. En fait largument
du pari ne peut ni prouver Dieu, ni donner la foi : montrant
seulement que lindifférence est une position intenable, il
vise à « ôter les obstacles », cest-à-dire à balayer
certaines idées préconçues ou mal conçues qui empêchent lhomme
de chercher Dieu. Vers la fin du texte en effet Pascal fait
avouer à lincrédule quil « ne peut croire ». Il ny
a rien à dire là-contre, car cest vrai. Mais Pascal
observe que cette impuissance tient à ses passions, cest-à-dire
aux attachements humains qui le détournent de la religion. Il
donne donc ce conseil, qui a choqué beaucoup de lecteurs :
les incroyants doivent faire comme ceux qui se sont convertis
avant lui, « en faisant tout comme sils croyaient, en
prenant de leau bénite, en faisant dire des messes
» : « naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira
». Ces formules dapparence brutale signifient seulement
cette évidence quon trouve plus souvent Dieu dans les églises
quen dansant dans les boîtes de nuit. Pascal propose un
travail sur ces automatismes humains que sont les habitudes (la
« machine »), pour disposer lesprit à ne pas résister
à la grâce divine en acquérant une croyance purement humaine,
mais « plus facile, (...) qui sans violence, sans art, sans
argument, nous fait croire les choses et incline toutes nos
puissances » (L.821, S.661), laissant la voie libre à laction
de Dieu. « Jaurais bientôt quitté les plaisirs,
disent-ils, si javais la foi. Et moi je vous dis :
vous auriez bientôt la foi, si vous aviez quitté les plaisirs.
Or cest à vous à commencer » (L.815, S.659). On y
gagnera dailleurs dès cette vie : « Vous serez
fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère,
véritable » (L.418, S.680).
Les philosophes du XVIIIe
siècle ont remarqué que, sous cette forme, largument vaut
pour toute religion qui prêche un Dieu rémunérateur. On en
trouve dailleurs un équivalent dans lislam (Al-Ghazali).
Mais Pascal laurait sans doute placé dans le chapitre «
Commencement » de son Apologie, à un point ou il veut seulement
décider le lecteur à chercher quelle est la vraie religion,
parmi toutes celles qui se proposent. La suite aurait montré que
largument ne plaide que pour le christianisme en éliminant
toutes les autres.
Luvre
physique de Pascal touche essentiellement le vide et lhydrostatique :
de la preuve de lexistence du vide aux lois de léquilibre
des liqueurs, il procède de létablissement des effets (autrement
dit les phénomènes) à la raison qui les régit. Sa démarche
est exemplaire de la méthode scientifique quinstaure la révolution
galiléenne.
Le problème du vide est au
cur du débat qui oppose lancienne scolastique
aristotélicienne, dominante dans les Facultés, à lesprit
mécaniste qui anime les milieux savants comme lacadémie
Mersenne. Les scolastiques pensent que le vide est impossible
dans la nature pour des raisons métaphysiques : supposer
que lunivers comporte du vide, cest admettre que Dieu
tout-puissant na pas pu le remplir, ce qui est
contradictoire. Dautres raisons relèvent de la physique :
si lon suppose, comme Aristote, que la vitesse dun
mobile est inversement proportionnelle à la force des obstacles
quil rencontre, puisque dans le vide il nen trouve
aucun, il doit y acquérir une vitesse infinie, donc se trouver
partout à la fois, ce qui est absurde. Donc le vide est
absolument impossible. Les aristotéliciens ne sont dailleurs
pas seuls à soutenir cet avis : un moderne comme Descartes
pense aussi quil nexiste pas despace sans matière
pour le remplir : lunivers est donc plein de corps,
entre lesquels se trouve une « matière subtile » invisible qui
remplit les interstices. Pour le P. Magni, Roberval, Mersenne et
Pascal lui-même, démontrer lexistence du vide serait
porter un coup mortel à toute la physique scolastique. La portée
de la controverse dépasse donc la physique.
Les recherches de Pascal
commencent avec lannonce en France de lexpérience de
Torricelli (1644), qui consiste à retourner un tube denviron
quatre pieds rempli de mercure en plongeant son ouverture dans
une cuve pleine aussi de mercure : louverture inférieure
débouchée, le mercure du tube tombe jusquà une certaine
hauteur, laissant au sommet un espace vide selon toute apparence.
Les savants français reconstituent cette expérience, entre
autres Pascal, qui publie en octobre 1647 les Expériences
nouvelles touchant le vide, où il décrit
ses propres recherches, qui lui semblent prouver que le vide est
possible dans la nature : à ses yeux, seule la « prévention
» a fait imaginer aux scolastiques que le tube de Torricelli est
plein de quelque matière invisible, air passé par les pores du
verre, matière subtile ou vapeurs issues du mercure. Huit expériences
réalisées avec des instruments variés mettent de façon systématique
le même fait sous les yeux du lecteur : lapparition dun
espace vide « en apparence » dans des conditions expérimentales
données. Lexpérience de Torricelli par exemple peut être
réalisée, non plus avec du mercure, mais avec de leau, à
condition dutiliser un tube long de 46 pieds : comme
le mercure, la colonne deau tombe dans le tube jusquà
une hauteur de 32 pieds environ, laissant au-dessus delle
un espace vide. De même, lorsquon aspire du mercure dans
une seringue, il cesse de monter à partir dune certaine
hauteur (2 pieds 3 pouces), laissant place au vide ; avec de
leau, il faudrait une seringue beaucoup plus longue. Enfin,
un siphon scalène peut aussi cesser de fonctionner normalement,
sil est assez long pour quà sa recourbure apparaisse
un vide, qui interrompt le mouvement du liquide qui passe par le
tuyau : un siphon de dix pieds suffit pour le mercure ;
avec de leau il doit avoir à peu près 50 pieds. Ces trois
instruments produisent chacun à leur manière le vide, à des
hauteurs variables, mais correspondantes, selon les liqueurs. La
description des expériences, sobre et parfois « stylisée
», fait toujours ressortir ce fait essentiel : elle élimine
les éléments accessoires dont les contemporains surchargent le
plus souvent leurs rapports ; Pascal passe même sous
silence certains phénomènes secondaires, mais bien visibles,
comme le bouillonnement du liquide qui se produit dans certaines
conditions. Dautre part, il sen tient strictement aux
effets visibles, sans aborder leur interprétation. Le lecteur a
le sentiment de voir concrètement lexpérience se dérouler
devant lui. Au surplus, Pascal évite de heurter ses adversaires
en affirmant brutalement lexistence effective du vide :
il conclut avec diplomatie que ses expériences montrent un
espace vide de toutes les matières qui frappent les sens, sans
quon voie comment un corps ait pu le remplir ; et que
son opinion sera que cet espace est réellement vide tant quon
ne lui aura pas montré le contraire. Il sen tient à lexpression
traditionnelle qui dit que la nature a « horreur du vide
» ; il montrera plus tard quil ny a pas de sens
à attribuer de lhorreur à une nature inanimée et dénuée
de passions. Mais à ce point de sa recherche, cette formule le gêne
peu, et elle rassure ses adversaires. Lessentiel est davoir
prouvé le fait du vide.
La critique des Expériences
nouvelles par le P. Noël donne à Pascal loccasion
dexpliquer sa conception de lhypothèse scientifique
dans, ses lettres au jésuite (29 octobre 1647) et à Le Pailleur.
Une hypothèse scientifique
est une proposition abstraite et universelle qui doit rendre
compte de faits concrets en nombre virtuellement infini (ce que
Roberval appelle des « propositions particulières sensibles »,
qui expriment un fait dobservation particulier) : elle
permet de prédire certains effets, qui en découlent dans des
conditions déterminées. Par exemple de la loi universelle de léquilibre
des liqueurs découle celle de la pression atmosphérique, qui
implique que, si lon exécute lexpérience de
Torricelli à différentes altitudes, la colonne de mercure
diminuera dans le tube à mesure quon sélève, car
elle contrebalance une masse dair moindre. Lhypothèse
inverse, que la nature répugne au vide, implique que la colonne
de mercure ne devrait pas diminuer avec laltitude, car la
nature ne peut haïr le vide plus en bas quen haut dune
montagne. Dautre part, Pascal exige quune hypothèse
ne rende pas compte de quelques phénomènes, mais de tous sans
exception. Par conséquent, sil en découle « quelque
chose de contraire à un seul des phénomènes, cela suffit pour
assurer de sa fausseté » : les expériences de Pascal
renversent la physique dAristote, qui affirme limpossibilité
du vide. Dun autre côté, même si une hypothèse semble
confirmée par un très grand nombre dexpériences, comme
on peut toujours les multiplier et les varier indéfiniment, et
que rien nassure quune dentre elles ne
contredira pas cette hypothèse admise, toute théorie est par
nature provisoire et sujette à révision. Les expériences
apportent surtout des certitudes négatives : elles montrent
ce que la réalité nest pas ; cest par la
destruction progressive des erreurs que lon approche de la
vérité.
Parfois les faits napportent
ni confirmation ni réfutation : le savant doit alors
suspendre son jugement. Cest le cas pour lhypothèse
cosmologique de Galilée, dont Pascal estime, avec la majorité
du monde scientifique contemporain, quelle nest pas
rigoureusement confirmée par les observations. Trois hypothèses
partagent les astronomes : celle de Ptolémée place la
Terre immobile au centre du monde ; celle de Galilée fait
tourner la Terre et les planètes autour du Soleil ; enfin
celle de Tycho-Brahé fait tourner le Soleil autour de la Terre
et les autres planètes autour du Soleil. Ces trois hypothèses
rendent compte des mouvements des astres avec une précision à
peu près semblable, et pourtant une dentre elles seulement
peut être vraie. « Qui osera faire un si grand discernement, et
qui pourra sans danger derreur, soutenir lune au préjudice
des autres ? » La prudence scientifique impose de ne pas
prendre témérairement parti pour Galilée.
En revanche, la même règle
conduit Pascal à récuser la théorie par laquelle le P. Noël
explique les Expériences nouvelles. Le jésuite soutient
quil faut supposer la présence dun corps qui prend
la place du mercure au sommet du tube de Torricelli. Il raisonne
ainsi : « Présupposons (...) que lair que nous
respirons est mélangé de feu, deau, de terre et dair
(...). Présupposons encore (...) que le verre a grande quantité
de pores que les parties subtiles de lair peuvent traverser ;
si donc on me demande quel corps entre dans le tube et prend la
place que le vif-argent quitte en descendant, je dirai que cest
un air épuré qui entre par les petits pores du verre », attiré
par la « pesanteur du vif-argent descendant ». Évidemment le P.
Noël doit convenir que cet air subtil échappe à toute
observation ; Pascal le lui reproche en ces termes : «
Si on demande que les adversaires du vide nous fassent voir cette
matière, ils répondent quelle nest pas visible ;
si lon demande quelle rende quelque son, ils disent
quelle ne peut point être ouïe, et ainsi de tous les sens.
» Mais une hypothèse qui postule une matière qui ne peut être
ni montrée par quelque moyen que ce soit, ni être réfutée,
est irrecevable parce quelle est invérifiable : « Ce
nest pas une chose bien difficile dexpliquer comment
un effet peut être produit, en supposant la matière, la nature
et les qualités de sa cause » ; mais « toutes les choses
de cette nature dont lexistence ne se manifeste à aucun
des sens sont aussi difficiles à croire quelles sont
faciles à inventer » par des imaginations fertiles.
De novembre 1647 à 1654,
la réflexion de Pascal sapprofondit en établissant dabord
que le vide est une conséquence de la pression atmosphérique,
puis que celle-ci est la conséquence de la loi universelle de léquilibre
des liqueurs. Après Archimède et Stevin, qui ont formulé
certaines lois de lhydrostatique, après Torricelli qui a
imaginé lhypothèse de la « colonne dair »,
Pascal unifie toutes les données expérimentales en une théorie
synthétique générale, valable pour toutes les « liqueurs
», compressibles ou incompressibles. Il fonde ainsi lhydrostatique.
Le Récit de la
grande expérience (1648) annonce nettement la
portée décisive de lépreuve réalisée sur le Puy de Dôme
par Florin Périer : Pascal considère désormais le fait du
vide comme acquis, il cherche maintenant à lexpliquer.
Deux hypothèses se présentent : celle à laquelle Pascal sest
jusqualors prudemment tenu, selon laquelle la nature répugne
au vide et ne le laisse apparaître que si elle y est forcée
violemment ; lautre attribue la suspension du mercure
dans le tube de Torricelli au contrepoids que lui oppose la
pression atmosphérique. Lexpérience de Périer doit
trancher définitivement en effectuant lexpérience de
Torricelli à différentes altitudes : « Sil arrive
que la hauteur du vif-argent soit moindre au haut quau bas
de la montagne (...), il sensuivra nécessairement que la
pression de lair est la seule cause de cette suspension du
vif-argent, et non pas lhorreur du vide, puisquil est
bien certain quil y a beaucoup plus dair qui pèse
sur le pied de la montagne que non pas sur son sommet, au lieu quon
ne saurait pas dire que la nature abhorre le vide au pied de la
montagne plus que sur son sommet. » Périer réalise lexpérience
avec une rigueur exemplaire, compte tenu des moyens et des
circonstances : un tube barométrique témoin a été laissé
en observation à Clermont pendant toute lexpédition sur
la montagne ; avant chaque opération, les tubes et le
mercure sont soigneusement changés et nettoyés. Pascal a
retranscrit le rapport de son beau-frère sans lui ôter sa précision,
son pittoresque et même son humour, pour donner ce que nous
appellerions limpression du direct : on y sent entre
les lignes lexcitation des membres de lexpédition,
conscients dêtre associés à un moment historique. Cest
une réussite : entre Clermont et le sommet, la colonne de
mercure chute de plus de 3 pouces, baisse trop importante pour être
attribuée à des facteurs secondaires.
Pourtant cette expérience
na quune portée restreinte : elle montre la
raison des effets, sans donner la théorie complète de léquilibre
des liqueurs. La synthèse vient en 1654, lorsque Pascal
achève les traités de LÉquilibre des liqueurs
et de La Pesanteur de la masse de lair.
Dans ces deux ouvrages brefs mais très généraux, Pascal
expose une théorie adaptée aussi bien aux liquides
incompressibles quà lair, considéré comme une
« liqueur » compressible. La démarche est dordre déductif :
du principe général que les liqueurs pèsent suivant leur
hauteur, Pascal tire les conséquences par un raisonnement
rigoureux ; les expériences ny servent plus à révéler
des effets nouveaux, mais à confirmer les propositions
successivement démontrées. Enfin, la structure des deux traités
est analogique : Pascal énonce dabord les lois
physiques valables pour toutes les liqueurs en général, puis il
montre que les phénomènes de la pression atmosphérique sont
des cas particuliers de ces lois universelles.
LÉquilibre des
liqueurs débute brusquement sur ce paradoxe : « Les
liqueurs pèsent suivant leur hauteur » ; autrement dit la
pression quexerce un liquide dépend non de son volume,
mais de la distance qui sépare le fond de la surface. Les tubes
représentés en haut de la planche de ce traité ont beau avoir
des formes et des contenances diverses, la même pression sy
exerce à louverture inférieure. Dautre part la
pression sexerce non seulement de haut en bas
verticalement, mais aussi latéralement, et même de bas en haut :
Pascal le montre par la théorie de la presse hydraulique. Si on
fixe à un vaisseau plein deau deux tuyaux de section différente,
avec des pistons pesants proportionnels dans chaque tuyau, ils se
trouvent en équilibre, car la fluidité de leau fait que
la pression de chaque piston se transmet à lautre. Cette
machine permet délever un grand poids sous laction dun
petit, donc de « multiplier les forces ». Ensuite Pascal
montre que cette machine ne diffère pas du cas où les deux
tuyaux sont pleins dune eau qui tient lieu de piston, la
pression dune colonne deau équilibrant lautre.
En découlent diverses applications pour léquilibre de
liqueurs différentes (leau et le mercure), de leau
avec des corps solides flottants ou immergés. Pascal démontre
ainsi le principe dArchimède : un corps plongé dans
leau se trouve en quelque sorte placé sur le plateau dune
balance, dont lautre plateau est chargé dune colonne
deau ; on comprend ainsi quil subisse une poussée
vers le haut qui lallège dun poids égal à celui de
son volume deau, On explique par là comment, selon leur
poids spécifique, certains corps tombent au fond, alors que dautres
flottent ou restent entre deux eaux.
La Pesanteur de la masse
de lair étend la théorie à la pression atmosphérique
par un principe qui larrime au premier traité :
« lair est pesant ». A partir de là les conséquences
suivent le même ordre : lair pèse, mais sa sphère
« a des bornes, aussi la pesanteur de la masse de tout lair
nest pas infinie » comme « la masse de leau de la
mer presse par son poids la partie de la terre qui lui sert de
fond, (...) ainsi la masse de lair couvrant toute la
surface de la terre, ce poids la presse en toutes ses parties ;
(...) comme le fond dun seau où il y a de leau est
plus pressé par le poids de leau quand il est tout plein
que quand il ne lest quà demi, et quil lest
dautant plus quil y a plus de hauteur deau,
aussi les lieux élevés, comme les sommets des montagnes, ne
sont pas si pressés par le poids de la masse de lair que
les lieux profonds comme les vallons ; (...) comme les corps
qui sont dans leau sont pressés de toutes parts par le
poids de leau qui est au-dessus (...), ainsi les corps qui
sont dans lair sont pressés de tous côtés par le poids
de la masse de lair qui est au-dessus ». Après quoi
Pascal reprend les expériences de LÉquilibre des
liqueurs en les adaptant au cas de lair atmosphérique :
la difficulté douvrir un soufflet bouché, délever
leau dans les seringues, le fonctionnement des siphons et
des ventouses, sont présentés comme des cas particuliers des
lois de lhydrostatique. Le second traité ne répète
pourtant pas inutilement le premier : il aborde des
questions nouvelles, comme la mesure de « la masse entière de
tout lair qui est au monde » ou celle des effets de la
suppression complète de la pression atmosphérique (expérience
du vide dans le vide).
Dailleurs cette synthèse
ouvre dautres recherches : Pascal sintéresse
aussi à la météorologie ; en coopération avec Descartes,
il réalise des expériences à léchelle internationale.
On sait aussi par le Journal de Huygens quavec le
duc de Roannez il expérimente sur « la force de leau raréfiée
» (autrement dit de la dilatation de la vapeur deau) :
cest lesquisse de la machine à vapeur.
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