PASCAL ARTISTE

 

L’art de persuaderThéorie de l’artLa briévetéLe dialogueLa publicité

 

 

 

L’ART DE PERSUADER

 

Pascal « concevait l’éloquence comme un moyen de dire les choses d’une manière que tous ceux à qui l’on parle les puissent entendre sans peine et avec plaisirs et il concevait que cet art consistait dans de certaines dispositions qui doivent se trouver entre l’esprit et le cœur de ceux à qui l’on parle et les pensées et les expressions dont on se sert ; mais que les proportions ne s’ajustent proprement ensemble que par le tour qu’on y donne » (Vie de Pascal, par Gilberte Pascal). Il sait qu’il ne suffit pas de dire la vérité pour qu’elle soit crue ; il faut aussi la communiquer aux autres. Dans certains domaines, on peut se consoler de ne pas y parvenir : il n’est pas indispensable que tout le monde soit convaincu d’une vérité de science comme la cosmologie de Copernic. Mais lorsqu’il s’agit du salut de l’âme, c’est une autre affaire !

 

Cet état d’esprit est à l’opposé de l’attitude libérale qui veut que chacun ait sa vérité (ce qui implique qu’il peut y en avoir plusieurs), qui cache un égoïsme profond : que les autres pensent ce qu’ils veulent, qu’ils se trompent et se perdent même, pourvu qu’ils me laissent à mon confort intellectuel ! C’est l’un des problèmes de fond posés par les Provinciales : ce qu’institue la doctrine des « opinions probables » des casuistes, c’est un système de morale où chacun peut se barricader dans sa bonne conscience, pourvu qu’il ait déniché une opinion probable en faveur de ses erreurs ou de ses vices. Ce libéralisme apparent conduit à la destruction des lois sociales et divines : on peut voler, calomnier, tuer sans scrupule. Pire : au lieu d’engendrer la paix, il conduit à la guerre de tous contre tous, car lorsque les intérêts individuels s’opposent, comme chacun est sûr de sa vérité, mais qu’elle ne vaut rien pour les autres, faute de pouvoir s’entendre, il ne reste plus qu’à s’assommer. Ce n’est pas un hasard qu’après les guerres de religion, le XVIIe siècle a consacré la plus vive attention à l’art de la conversation.

Sous peine de se dégrader en dialectique stérile, l’art de persuader ne doit jamais perdre de vue son rapport « à la manière dont les hommes consentent à ce qu’on leur propose ». Il faut tenir compte du caractère propre de l’interlocuteur si l’on veut qu’il écoute : « Un des principaux points de l’éloquence » de Pascal était « de dire des choses où il se trouvât que ceux à qui nous parlons fussent intéressés », dit Gilberte. Pour y parvenir, il faut connaître leurs intentions et leurs principes. Pour les intentions, il faut au moins que chacun ait le désir sincère de la vérité. « Quand il avait à conférer avec quelques athées », « Pascal ne commençait jamais par la dispute, ni par établir les principes qu’il avait à dire ; mais il voulait connaître auparavant s’ils cherchaient la vérité de tout leur cœur ; et il agissait suivant cela avec eux, ou pour les aider à trouver la lumière qu’ils n’avaient pas, s’ils la cherchaient sincèrement, ou pour les disposer à la chercher et à en faire leur plus sérieuse occupation, avant que de les instruire, s’ils voulaient que son instruction leur fût utile. » Quant aux principes, il faut savoir se mettre à la place des autres, sans leur imposer tyranniquement les siens.

En effet la pensée de chaque individu est définie par ses principes, axiomes universels d’une part, idées particulières admises par les uns et non par les autres d’autre part. Ils constituent une perspective, une certaine manière, parfois tout individuelle, de penser et de concevoir les choses. Montaigne par exemple voit surtout en l’homme un être faible et misérable, et ce point de vue détermine tout ce qu’il en pense. Epictète au contraire pose en principe la grandeur de l’homme, dont il déduit toute sa morale. Mais de même que l’œil placé devant un objet n’en voit qu’un côté, et que situé ailleurs il le verrait autrement, dans la pensée « naturellement l’homme ne peut tout voir », et si « naturellement il ne peut se tromper dans le côté qu’il envisage », il y a toujours d’autres côtés qu’il méconnaît. Se tromper, c’est donc prendre une idée restreinte pour une idée complète, ou accorder par imagination une importance disproportionnée à un aspect particulier. Pour persuader, il ne faut donc pas chercher à détruire les principes de l’interlocuteur : « Quand on veut reprendre avec utilité et montrer à un autre qu’il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. Il se contente de cela, car il voit qu’il ne se trompait pas et qu’il manquait seulement à voir tous les côtés » (L.701, S.579). Ainsi, quand Pascal « pensait quelque chose, il se mettait en la place de ceux qui devaient l’entendre ; et examinant si toutes les proportions s’y trouvaient, il voyait ensuite quel tour il leur fallait donner, et il n’était pas content qu’il ne vît clairement que l’un était tellement fait pour l’autre, c’est-à-dire ce qu’il avait pensé pour l’esprit de celui qu’il devait voir, que, quand cela viendrait à se joindre par l’application qu’on y aurait, il fût impossible à l’esprit de l’homme de ne pas s’y rendre avec plaisir » (Vie de Pascal).

Il y a deux genres de principes, car il y a deux facultés par où « les opinions sont reçues dans l’âme » : l’entendement et la volonté. Chacune a les siens : pour l’esprit, des «vérités naturelles et connues à tout le monde » et pour la volonté, « certains désirs naturels et communs à tous les hommes, comme le désir d’être heureux, que personne ne peut pas ne pas avoir, outre plusieurs objets particuliers que chacun suit pour y arriver, et qui, ayant la force de nous plaire, sont aussi forts, quoique pernicieux en effet, pour faire agir la volonté, que s’ils faisaient son véritable bonheur ».

Si l’homme était raisonnable, il ne suivrait dans la recherche des vérités naturelles que ce qui découle des principes de l’entendement ; en réalité, il suit plutôt son plaisir et ne croit guère que ce qui lui est agréable : on admet facilement une vérité plaisante, mais si elle déplaît, l’homme « suit par un choix honteux et téméraire ce qu’une volonté corrompue désire, quelque résistance que l’esprit trop éclairé puisse y opposer ». Par suite l’art de persuader comporte d’abord un art de convaincre qui s’adresse à l’entendement, et un art d’agréer pour les principes du plaisir. Il suppose qu’on connaisse « l’esprit et le cœur » de l’interlocuteur, « quels principes il accorde, quelles choses il aime ; et ensuite remarquer, dans la chose dont il s’agit, quel rapport elle a avec les principes avoués, ou avec les objets délicieux par les charmes qu’on lui donne ». Pour l’esprit, la méthode géométrique suffit. Pour l’agrément, « la part que nous pouvons prendre aux choses étant de deux sortes (car ou elles nous affligent, ou elles nous consolent) », Pascal « croyait qu’il ne fallait jamais affliger qu’on ne consolât, et que bien ménager tout cela était le secret de l’éloquence » (Vie).

Mais pour appliquer cette règle générale, il faudrait que les principes du plaisir fussent fermes et constants. Or ils ne le sont pas ; ils apparaissent au contraire « divers en tous les hommes, et variables dans chaque particulier, avec une telle diversité qu’il n’y a point d’homme plus différent d’un autre que de soi-même dans les divers temps. Un homme a d’autres plaisirs qu’une femme ; un riche et un pauvre en ont de différents ; un prince, un homme de guerre, un marchand, un bourgeois, un paysan, les vieux, les jeunes, les sains, les malades, tous varient ; les moindres accidents les changent », écrit Pascal dans L’Esprit géométrique.

La nature de l’homme a « ses allées et venues » (L.27, L.61) ; « Peu de chose nous console parce que peu de chose nous afflige » (L.43, S.77). « On croit toucher des orgues ordinaires en touchant l’homme. Ce sont des orgues à la vérité, mais bizarres, changeantes, variables » (L.55, S.88), dont on ne sait où sont les touches. Le seul fait de s’adresser à un interlocuteur le change : « Qu’il est difficile de proposer une chose au jugement d’un autre sans corrompre son jugement par la manière de la lui proposer. Si on dit : je le trouve beau, je le trouve obscur, ou autre chose de semblable, on entraîne l’imagination à ce jugement ou on l’irrite au contraire. Il vaut mieux ne rien dire, et alors il juge selon ce qu’il est », ou plutôt « selon ce qu’il est alors et selon que les autres circonstances dont on n’est pas auteur y auront mis » ; de toute manière, même le silence fait « aussi son effet, selon le tour et l’interprétation qu’il sera en humeur de lui donner, ou selon qu’il le conjecturera des mouvements du visage » (L.529, S.454). Conclusion paradoxale : il existe assurément « des règles aussi sûres pour plaire que pour démontrer », qui permettraient de « se faire aimer des rois et de toutes sortes de personnes », mais l’inconstance humaine les rend impossibles à trouver.

L’art d’agréer est une pratique aveugle, où l’on procède par intuition et non par théorie. Ceux qui en sont le mieux instruits sont les honnêtes hommes semblables à Méré, qui ont compris que l’on plaît à autrui en dissimulant le moi qui pourrait le gêner. Pascal s’en fait l’écho : « L’homme est plein de besoins. Il n’aime que ceux qui peuvent les remplir tous. C’est un bon mathématicien, dira-t-on, mais je n’ai que faire de mathématique : il me prendrait pour une proposition. C’est un bon guerrier : il me prendrait pour une place assiégée. Il faut donc un honnête homme, qui puisse s’accommoder à tous mes besoins également » (L.605, S.606). Mais cela est plus facile à dire qu’à faire.

 

Simple dans ses fondements, l’art de persuader est difficile, voire impossible dans la pratique. Ce n’est pas sans avoir mesuré les difficultés de ce que la Logique de Port-Royal appelle la « véritable rhétorique » que Pascal s’y essaiera dans les Provinciales et les Pensées.

 


 

THÉORIE DE L’ART

 

L’art relève de l’agrément, c’est ce qui fait sa difficulté, en raison de l’inconstance des principes du plaisir. L’esprit de géométrie doit y laisser place à l’esprit de finesse, seul capable de saisir la subtilité des rapports esthétiques.

 

L’esthétique de Pascal a un rapport étroit avec ses idées sur l’honnêteté. L’art d’agréer est tout de communication :il en résulte que, tout comme dans les relations humaines, on plaît en dissimulant le moi ; dans son œuvre l’artiste doit s’effacer. Rien de plus décevant que ces livres où l’on s’attend à trouver un honnête homme, et où l’on sent partout un auteur soucieux de montrer son originalité et son génie. « Tout ce qui n’est que pour l’auteur ne vaut rien » (L.798, S.650).

Pascal aurait sans doute été opposé à la doctrine esthétique qui mesure la valeur d’une œuvre au fait qu’elle exprime la vision du monde ou les fantasmes d’un individu : ce n’est pas parce qu’une œuvre exprime des idées personnelles qu’elle est nécessairement intéressante pour moi. Pascal répond d’avance à cette forme de terrorisme intellectuel qui fait au public une obligation d’admirer les produits d’un individu qui se proclame lui-même artiste, mais qui n’est peut-être qu’un crétin. Comme toute son époque, il n’apprécie guère les gens qui portent « l’enseigne de poète », ou qui, pour avoir rédigé une notice pharmaceutique, inscrivent sur leur carte de visite « homme de lettres ». Le meilleur style est celui qui donne au lecteur l’impression d’une conversation entre amis, celui de Montaigne, celui que Pascal, sous le pseudonyme de Salomon de Tultie, aurait cherché pour son Apologie, qui « demeure le plus dans la mémoire », car il est composé de « pensées nées sur les entretiens ordinaires de la vie» (L.744, S.618).

L’art ne doit pas chercher l’originalité avant tout. C’est dans l’universel, parfois dans le lieu commun, que l’on trouve ce qui peut le mieux plaire à tous. L’originalité n’est qu’un effet : c’est toujours la même balle que les joueurs frappent, mais certains la placent mieux que d’autres.

La beauté poétique résulte d’un double rapport de convenance. Avec l’objet représenté d’abord : un bon portrait est une figure qui rend exactement le modèle. « L’éloquence est une peinture de la pensée », et « ceux qui, après avoir peint, ajoutent encore, font un tableau au lieu d’un portrait », ils préfèrent soigner l’effet pour l’œil à la fidélité (L.578, S.481). Ainsi, « ceux qui font les antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie. Leur règle n’est pas de parler juste, mais de faire des figures justes» (L.559, S.466). Non que l’art soit pure copie : il y a des cas où des transformations sont nécessaires, comme dans la perspective en peinture ; mais elles visent à renforcer la fidélité, non à ajouter des ornements pour l’œil.

Pour reconnaître la fausse beauté poétique, Pascal use d’une comparaison humoristique : la poésie galante à la mode, qui abuse du jargon comme « siècle d’or », « merveille de nos jours», « fatal », qui «consiste à dire de petites choses avec de grands mots », ressemble à « une jolie damoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes », dont on rit, « parce qu’on sait mieux en quoi consiste l’agrément d’une femme que l’agrément des vers » : on appelle de tels poèmes des « reines de villages », car il n’y a que les campagnards grossiers qui se laissent éblouir par semblables artifices (L.586, S.486). On voit en quoi Pascal est anti-baroque.

L’agrément tient aussi à une convenance entre l’objet représenté et le spectateur : « Il y a un certain modèle d’agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature, faible ou forte, telle qu’elle est, et la chose qui nous plaît » (Ibid.) : un poème, une chanson, une maison qui plaisent, correspondent, chacun dans leur genre, à ce modèle unique. Cette idée peut être illustrée par un exemple élémentaire : la symétrie, dans une œuvre d’art, plaît, d’une part parce qu’elle permet de voir « d’une vue », mais aussi parce qu’elle répond à la station corporelle debout caractéristique de l’homme et le fait qu’il a deux yeux situés de front : de là vient « qu’on ne veut la symétrie qu’en largeur, non en hauteur ni en profondeur » (L.717, S.482).

Malheureusement toutes les règles de l’art ne sont pas aussi simples : comme ce modèle est gravé au cœur de l’homme, on ne le connaît pas directement, et il faut se fier au sentiment.

On pourrait croire que cette doctrine conduit à une esthétique conventionnelle. Elle tend en réalité à donner au style la saveur et la variété de la vie. Le style qui convient à la description morale de l’homme et celui qui convient pour le tableau des trois ordres doivent être également fidèles à la vérité et au modèle inscrit dans le cœur ; mais ils sont très différents. Si dans la première partie de son Apologie, Pascal comptait recourir au style de Montaigne, dans la dernière, qui relève de la théologie, il voulait appliquer le principe « Dieu parle bien de Dieu » (L.303, S.334), en imitant la rhétorique de l’Ecriture et des prophètes. Le naturel n’exclut ni l’ampleur ni le lyrisme : il les exige au contraire dans les cas convenables.

 

La doctrine classique, telle que la développeront un Boileau ou un La Bruyère, trouve chez Pascal une solide base théorique et des modèles dont ils se souviendront.

 

 

 

LA BRIÈVETÉ

 

Le style coupé, la forme fragmentaire, l’inachèvement, la discontinuité de l’expression et de la pensée sont pour beaucoup dans le succès des Pensées : ils placent Pascal dans une tradition qui passe par La Rochefoucauld et La Bruyère, jusqu’à Nietzsche et René Char. Par goût pour les formes brèves, Pascal compose souvent des dialogues, des lettres, des courts traités.

 

Les formes littéraires longues conviennent aux pensées achevées qui se prêtent à un exposé synthétique : c’est celles des sommes scolastiques. Une pensée qui se cherche recourt de préférence à des formes brèves, plus propres à l’exploration. Pascal pense d’ailleurs que les lourds traités, avec leurs divisions, attristent et ennuient. Il préfère donc les textes nerveux, clairs et libres, par exemple à la manière de Montaigne. Il n’est pas le seul : le Discours de la méthode et les Essais qui l’acconpagnent sont aussi des modèles de brièveté ; en politique, la Fronde a suscité les mazarinades, petits écrits polémiques volants, qui touchaient un important public, dont s’est à coup sûr inspiré l’auteur des Provinciales. La lettre, ouverte ou confidentielle, connaît un succès croissant : celles de Guez, de Balzac ont été considérées comme le modèle d’une prose capable de traiter sérieusement des sujets élevés de philosophie et de politique, en demeurant accessible au public mondain.

Toute l’œuvre de Pascal est marquée par la brièveté : les Provinciales, brochures d’une dizaine de pages, les Ecrits pour les curés de Paris, les Expériences nouvelles touchant le vide, le Récit de la grande expérience, autant d’opuscules incisifs, dont certains ont échappé à la destruction par pur miracle. Les Lettres de A. Dettonville et le Triangle arithmétique sont constitués de plusieurs traités tous réduits à l’essentiel d’un problème. La forme épistolaire revient aussi partout, dans les sciences comme dans la polémique religieuse. Ce goût pour la brièveté, cette « recherche du discontinu et de la cassure » (P. Sellier) a des raisons profondes : pour les augustiniens, le cœur de l’homme corrompu est marqué par l’inconstance et la vanité ; il supporte mal l’uniformité, il a besoin de variété rhétorique. Seule la brevitas le touche.

Cette brièveté répond aussi chez Pascal à une manière naturelle de penser et de composer. Pascal cherche toujours l’ordre et la synthèse, mais au lieu de recourir à des modèles préétablis, il procède par mises au point de noyaux fragmentaires et discontinus. C’est le cas des Pensées, où apparaissent différents degrés d’élaboration : d’abord Pascal note un mot, une formule, une image ; ce germe est ensuite développé, étoffé, intégré à un ensemble plus vaste jusqu’à constituer les grands développements que nous connaissons sur l’imagination, le divertissement ou les deux infinis par exemple. A plus grande échelle, les chapitres des Pensées sont autant de noyaux travaillés chacun à part et destinés à marquer les différentes étapes de l’argumentation apologétique. La même technique de mise au point de mouvements séparés a été mise en lumière par Jean Mesnard pour les Ecrits sur la grâce et les Lettres de A. Dettonville. Naturellement, l’œuvre achevée porte dans son plan la trace de cette méthode : la Ve Provinciale par exemple, comporte visiblement trois éléments distincts. Le premier présente la politique des Jésuites, le second les fondements de la casuistique, le troisième les casuistes eux-mêmes.

La brièveté implique la densité. Une Provinciale traite en dix pages un point précis et typique, sur lequel les positions des adversaires sont clairement tranchées. Le Récit de la grande expérience n’a que vingt pages, où deux lettres suffisent à poser et à résoudre le problème de l’horreur du vide. Cette densité a des vertus dramatiques : le « suspens » de l’expérience du Puy de Dôme, l’enquête à moitié sérieuse et pleine de rebondissements sur le complot ourdi contre Arnauld en Sorbonne dans la Ière Provinciale.

La brièveté implique aussi l’emploi de techniques de rupture et de discontinuité : éviter l’ampleur inutile, les périodes éloquentes pour recourir aux ellipses, aux raccourcis, aux formules qui frappent et éveillent l’esprit. Cette rhétorique se moque de celle des écoles : elle n’hésite pas devant les répétitions nécessaires pour ramener sans cesse le lecteur à l’idée directrice, les hyperboles, les anacoluthes, qui entrechoquent les pensées, l’emploi d’exemples vivants, qui évitent de longs développements abstraits. Pascal n’hésite pas non plus dans le fragment sur l’imagination par exemple, à pasticher la fantaisie de Montaigne qui passe sans cesse d’un sujet à l’autre.

La rhétorique du discontinu n’est pas une technique qui disperse la pensée. Elle conserve l’animation de la vie, avec sa variété et ses surprises, mais toujours dans la recherche d’un ordre solide tiré de la matière même. Il ne faut pas s’étonner de voir que les fragments, parfois très elliptiques, des Pensées puissent aboutir à des œuvres aussi fortement charpentées que les Provinciales.

 

 

LE DIALOGUE

 

 « L’ordre par dialogues » est une structure souple, vivante et nerveuse qui permet de varier à l’infini la présentation des idées. Pascal s’en sert dans les sciences et dans la polémique comme dans l’apologétique.

 

Platon a donné ses lettres de noblesse au dialogue philosophique. Les contemporains de Pascal en usent abondamment : Galilée, le P. Mersenne le P. Boucher, le P. Desmares, les savants et les théologiens. C’est une manière d’échapper à la sclérose des formes universitaires : le dialogue remplace la disputatio scolastique, exercice de pure virtuosité technique où l’on défend une thèse fixée d’avance et sans rapport avec la réalité. Le dialogue, lui, n’a de sens que si la recherche de la vérité tient compte de la complexité de la vie et de la diversité des esprits. C’est une forme qui plaît aux gens du monde, habitués aux conversations de salon : présenter un débat d’idées par dialogue permet de mettre à leur portée des questions ordinairement réservées aux doctes. On s’explique l’enthousiasme de Mme de Sévigné pour les Provinciales.

Dialogue et lettre supposent une communication entre personnes distinctes par leurs idées, leur tour d’esprit leur information. Pascal caractérise avec soin ses protagonistes. Le jésuite des Provinciales donne une saisissante impression de réalité : il paraît sans méchanceté, mais son enthousiasme pour les spéculations des casuistes tourne facilement au prosélytisme. On voit tout de suite ce qui l’oppose à son visiteur. La différence d’état d’esprit est aussi clairement marquée : « Montalte » cherche le sûr en matière de morale, même si c’est le plus pénible ; le jésuite est si ébloui par les distinctions des casuistes et leur art d’inventer des solutions ingénieuses qu’il gobe n’importe quelle opinion soi-disant probable. Cette manière de caractériser les parties évite que les personnages se confondent trop grossièrement avec les idées qu’ils sont chargés de défendre. Elle permet au lecteur de choisir son parti selon ses sympathies.

Si la lettre tend vers la narration, qui exige une certaine unité thématique, le dialogue a une structure dramatique : il serre de près les retournements inattendus de la vie. Dans le fragment sur le pari, une discussion serrée entre l’incroyant et le chrétien renverse en trois temps la situation initiale : au début, l’incrédule pense être bien à l’abri de son incertitude. Première étape : on lui montre qu’il faut parier. Second temps : il doit parier pour Dieu. Troisième temps : il doit s’estimer heureux de parier avec tant d’avantage. Final : obligé de se dédire, il finira par lire les Ecritures et faire dire des messes. Cette nervosité du dialogue n’est pas l’effet du hasard : dès les ébauches les plus elliptiques, Pascal cherche un rythme soutenu qu’il conserve dans les rédactions élaborées. Seule condition : « Il faut, en tout dialogue, qu’on puisse dire à ceux qui s’en offensent : de quoi vous plaignez-vous ? » (L.669, S.548). Savoir enlever toute échappatoire à l’adversaire, le tenir dans la « serre » après qu’il a avoué ses principes, voilà ce qui fait la force du fragment sur le pari, ou des Provinciales en général.

Que peuvent répondre les Jésuites, lorsque Pascal, après avoir exposé rigoureusement les principes du probabilisme, en tire les conséquences, toutes contraires à la religion, par la bouche même d’un membre de la Société ? La souplesse du dialogue n’exclut donc pas la rigueur. On la devine parfois même dans des textes à première vue purement argumentatifs, comme le début du fragment L.136, S.168 sur le divertissement, où Pascal oppose l’interprétation que les philosophes en donnent ordinairement (le divertissement est une agitation inutile à laquelle on remédie par la retraite dans une chambre) à la sienne (c’est une manière pour l’homme de se cacher sa condition misérable) : la progression de l’argumentation dissimule à peine un dialogue implicite.

Pascal cherche dans le dialogue le ton juste de la vie. Il indique les réactions des interlocuteurs par des approbations tantôt bruyantes, tantôt perplexes, surprises ou satisfaites, et par de brusques changements de ton. On lui a parfois reproché le « hoho de comédie » qu’il a prêté au jésuite des Provinciales. Ses personnages se content des anecdotes, s’attrapent l’un l’autre, se tendent des pièges. Le caractère concret du dialogue met en lumière, autant que les idées, leur rapport avec le caractère des interlocuteurs : en écoutant le jésuite faire son petit cours de casuistique, le lecteur sent qu’il est tout fier de ses « docteurs graves », et qu’il est lui-même un bel exemple de l’orgueil de corps de sa Société. Il s’accoutume ainsi à prendre une certaine distance, et à l’écouter avec la même ironie que « Montalte ».

 

 

LA PUBLICITÉ

 

Pascal a été un homme d’affaires original en son temps : il a tenté de commercialiser sa machine arithmétique, participé aux opérations d’assèchement des marais poitevins, enfin lancé l’entreprise des carrosses à cinq sols. L’invention dans l’entreprise s’accompagna chez lui d’un ingénieux effort de communication et de publicité, avec trois siècles d’avance sur la réclame moderne.

 

Pascal connaît en son temps une publicité aussi mauvaise que celle d’aujourd’hui : il l’a dénoncée dans les Provinciales, c’est celle dont les Jésuites font usage pour décrier leurs ennemis. Ils organisent des processions-mascarades où « un jeune homme bien fait, déguisé en fille » représentant la grâce suffisante moliniste, « traînait un évêque lié derrière lui » (Jansénius évidemment) ; ils répandent des colporteurs à leur solde pour annoncer à grands cris dans les rues « la condamnation des jansénistes » par le pape ; ils organisent des séances de catéchisme-spectacle où ils font injurier les augustiniens par leurs petits élèves. Quant à leurs polémistes, ils clament en chaire que leurs adversaires sont « des portes d’enfer, des pontifes du diable (...) qui bâtissent le trésor de l’Antéchrist ».

Pascal explique fort bien le succès de cette publicité : elle ne dit rien de réel. Comment répondrait-on à de tels griefs ? « S’amuserait-on à prouver qu’on n’est pas porte d’enfer, et qu’on ne bâtit pas le trésor de l’Antéchrist ? » Mais le public, qui se contente de mots (comme aujourd’hui de spots colorés, sans chercher à savoir s’ils disent quelque chose), en retient une impression défavorable aux jansénistes. C’est cette publicité que Pascal récuse.

La méthode de Pascal tente de maintenir l’équilibre entre l’information et l’agrément. Il pense d’abord à la présentation directe de sa calculatrice : il la place en démonstration chez Roberval, qui en montre le fonctionnement et la manipulation (sans révéler les secrets de fabrication) ; il court lui-même les salons huppés. Il en offre un exemplaire au chancelier Séguier, afin de faire savoir à tout le monde que les hautes personnalités du royaume ont à cœur de posséder une « Pascaline » : il ne néglige donc pas de jouer sur le snobisme mondain pour promouvoir à son invention. Il publie enfin, avec la Lettre dédicatoire au Chancelier, un Avis nécessaire à ceux qui auront la curiosité de voir la machine arithmétique (1645) qui vante les qualités de son invention avec des arguments qui annoncent de façon frappante ceux d’aujourd’hui. Il a veillé par ailleurs à l’élégance de la « Pascaline », qui se présente dans un petit coffret - que l’on voit encore au musée du Ranquet de Clermont-Ferrand - comme un petit meuble de bureau précieux et plutôt chic. Elle peut sembler d’une construction complexe, mais c’est en vue d’adapter son usage aux besoins de l’acquéreur : en présentant sur la même face supérieure les roues d’inscription et les fenêtres où apparaissent les chiffres, il permet à l’utilisateur de s’en servir commodément assis à une table. Pascal ne manque pas de souligner la prouesse technique, d’autant plus que les roues effectuent par un mouvement identique les opérations inverses d’addition et de soustraction. Nos marchands d’ordinateurs diraient en leur patois qu’elle est « ergonomique ». Elle effectue les calculs rapidement, quel que soit le nombre de chiffres, et avec une facilité et une simplicité surprenantes, qu’on tourne une ou plusieurs roues. Elle ménage l’esprit de l’usager, et élimine les erreurs de mémoire et d’inattention, puisqu’elle fait automatiquement les retenues et les conversions monétaires.

Enfin Pascal a inventé le test de solidité : un modèle de la machine, placé dans le coffre d’un carrosse, a résisté victorieusement aux cahots de l’aller et retour Rouen-Clermont, un exploit si l’on pense à l’état des routes de l’époque : le mécanisme est solide. Pascal pense même à mettre ses clients en garde contre les contrefaçons réalisées par des concurrents déloyaux, moins capables que lui de concevoir et de réaliser une telle merveille de mathématique et de mécanique. Il a pensé aussi à composer un mode d’emploi, malheureusement perdu aujourd’hui : seul nous reste un manuscrit intitulé Usage de la machine, peut-être dû à un parent proche. Les principes et les arguments de la publicité moderne sont presque tous en germe dans cet opuscule. La campagne échoua sans doute à cause du coût excessif de la machine. On sait qu’un horloger parisien nommé Grillet tenta de reprendre le marché en vendant des machines d’un fonctionnement plus élémentaire, et fabriquées en carton ; le succès ne semble pas avoir suivi.

Quoi qu’il en soit, le privilège pris par Pascal pour protéger son invention portait non pas sur le mécanisme qu’il avait inventé, mais sur l’idée même de la mécanisation du calcul ; si bien qu’il lui donnait en théorie le droit de percevoir des « royalties » sur toutes les calculettes et les ordinateurs vendus dans le monde, quel que soit leur mode de fonctionnement.

En revanche, l’invention des carrosses à cinq sols prospéra, grâce à une campagne efficace. L’affaire bénéficie de la protection royale, qui permet d’assurer la sécurité du transport par la collaboration de la police, mais aussi de déjouer les intrigues qui s’opposent au projet. Des placards composés par Pascal annoncent la création de la société, avec les itinéraires suivis par les véhicules. On crée une image de marque, avec les casaques des cochers aux armes du roi et de Paris. Enfin, en avance sur son temps, Pascal pense à mettre les carrosses au service des « personnes incommodées », l’équivalent de nos handicapés.

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