LES PENSÉES
Quest-ce que les Pensées Lincroyant Descartes et Montaigne Le divertissement Apologie La misère de lhomme La grandeur de lhomme
La politique Lhomme dans linfini La véritable religion
Histoire
de la vérité Les figures Les trois ordres
QUEST-CE QUE LES
« PENSÉES » ?
Après sa mort, la
famille de Pascal découvre dans ses papiers de nombreux
manuscrits et imprimés. Gilberte et Florin Périer commencent
alors un important travail d'édition qui a littéralement fondé
la gloire de Pascal : en 1663 paraissent chez Desprez L'Equilibre
des liqueurs et la pesanteur de la masse de l'air,
puis en 1665 le Traité du triangle arithmétique
; en 1666, ils prennent un privilège pour les « Fragments
et Pensées... sur diverses matières » dont sortira en
1670 I'édition des Pensées, dite de Port-Royal.
Les proches de Pascal sont
d'abord déçus de trouver le grand projet apologétique si peu
avancé ; ceux-ci comportent des textes manifestement étrangers
à l'Apologie, par exemple sur les esprits de géométrie
et de finesse, ou sur les miracles. Quelques repères permettent
de se guider : vers mai 1658, Pascal a exposé les grands traits
de son projet au cours d'une conférence donnée à Port-Royal.
Mais l'édition exige un épineux travail de mise au point.
Le manuscrit révèle les méthodes
de travail de Pascal. Il écrit sur de grandes feuilles de papier
des réflexions, des esquisses, des plans, parfois des rédactions
développées, qu'il classe en découpant les grandes feuilles,
dont il répartit les morceaux dans des dossiers thématiques. On
sait que Pascal perçait d'un trou les papiers destinés à
entrer dans son Apologie, pour les réunir par une ficelle
en liasses portant chacune un titre.
En examinant le matériau
de ces papiers (texture, filigranes, écartement des pontuseaux),
Pol Ernst est parvenu à distinguer les différents types de
papiers utilisés par Pascal, à reconstituer certaines pages
telles qu'elles étaient avant le découpage, et même à dater
les rames de feuilles successivement employées, ce qui apporte
évidemment une lumière toute nouvelle sur la genèse des Pensées.
De son côté, l'érudit japonais Yoichi Maeda a étudié,
sur le manuscrit, la technique de rédaction et de correction de
Pascal : il écrit toujours au milieu de sa feuille en laissant
de grands interlignes et deux marges à gauche et à droite ; le
premier jet de son texte composé, les corrections et additions
apparaissent d'abord dans les interlignes, puis dans les marges.
Cette constatation permet de discerner les états successifs du
texte de Pascal, avec la genèse de ses idées et les
bouleversements qu'il apporte parfois à la rédaction initiale :
on découvre par exemple que le fragment L[afuma] 199, S[ellier]
230, primitivement intitulé « Incapacité de l'homme », a subi
un tel remaniement que Pascal a dû modifier son titre, qui est
devenu « Disproportion de l'homme ». Enfin les travaux de
Philippe Sellier montrent que ces textes subissent un travail
d'amplification qui rappelle celui que Jean Mesnard a observé
dans les Ecrits sur la grâce : ainsi le grand
fragment L. 427, S. 681 est un développement des esquisses de la
liasse « Commencement ». Toutes ces recherches permettent de
suivre de très près le travail concret de l'écrivain.
Le premier soin de Gilberte
fut de faire copier les manuscrits de son frère, en respectant
avec exactitude l'aspect matériel et graphique de l'original.
Deux copies nous sont parvenues, d'autant plus précieuses que
le manuscrit ne nous est connu que sous une forme très altérée
(au XVIIIe siècle, les papiers ont subi un nouveau découpage,
puis ont été collés sur les feuilles d'un cahier). Ces copies
(dites C1 et C2) comportent une partie semblable, composée de
vingt-sept liasses portant chacune un titre : ces titres se
retrouvent dans une table des matières composée par Pascal (donnée
dans l'édition Sellier sous le n° 1), qui représente
visiblement le dernier état du plan de l'Apologie en préparation
: ils correspondent à un ensemble de près de quatre cents
fragments dont l'ordre, dû à Pascal, est aujourd'hui considéré
comme intangible.
Mais les deux copies
comportent aussi un second ensemble d'une trentaine de dossiers
sans titres, d'importance et de nature très diverses, classés
dans un ordre différent dans C1 et C2. Par exemple, la liasse
qui dans C1 suit immédiatement les vingt-sept liasses à titres,
apparaît en tête de C2. Le lecteur peut se faire une idée de
ces différences dans le classement des « unités » en
comparant l'édition Lafuma (L'Intégrale) qui suit C1, et l'édition
Sellier, qui suit C2, considérée par l'éditeur comme la
reproduction ne varietur du classement des papiers tels
qu'ils ont été trouvés. Ces différences sont significatives
pour l'interprétation des Pensées : P. Sellier a
distingué dans C2 une succession de dossiers dont les
fonctions sont très différentes : il y a d'abord ceux que
Pascal a écartés de son projet d'Apologie lorsqu'il a réuni
les textes contenus dans les vingt-sept liasses titrées ; puis
des dossiers de « pensées diverses », alimentés
continuellement jusqu'à sa mort ; enfin des dossiers qui
contiennent soit des morceaux très élaborés (comme L. 427, S.
681) à partir des vingt-sept liasses titrées, soit des notes
sur des questions que Pascal approfondissait continuellement (histoire
du peuple juif, prophéties, etc.).
Ces recherches très
techniques, dont il serait vain de vouloir donner ici une idée
complète, permettent de reconstituer l'évolution du projet littéraire
de Pascal. Au départ, c'est la campagne des Provinciales qui
lui a suggéré de composer un ouvrage sur les miracles, pour défendre
Port-Royal dans l'affaire de la Sainte-Epine. Mais bientôt il se
trouve à l'étroit dans ce sujet, dont il retiendra une seule idée,
que les prophéties de l'Ancien Testament réalisées dans le
Nouveau sont un « miracle subsistant ». Il forme alors le
projet d'une défense générale de la religion chrétienne. La
conférence de Port-Royal montre qu'en 1658 l'argumentation par
l'incompréhensibilité de l'homme et le péché originel est
au point. Les avis diffèrent sur la date à laquelle Pascal a découpé
dans ses papiers et réuni en vingt-sept dossiers les textes
qui forment la charpente de son Apologie : P. Sellier
la situe en 1658 ; Jean Mesnard propose une date plus tardive,
1660. La préparation s'est poursuivie, avec les interruptions
imposées par la maladie, jusqu'aux derniers moments de Pascal.
Le comité formé par la famille, le duc de Roannez, Arnauld,
Nicole et quelques collaborateurs envisage plusieurs principes
d'édition. Gilberte voudrait publier les papiers tels qu'on les
a trouvés : idées d'avenir, puisque c'est celle des éditeurs
modernes, mais impraticable parce qu'elle ne répond pas au goût
d'un public amateur d'ouvrages achevés. Roannez propose de
terminer le livre en s'appuyant sur les indications fournies par
Pascal avant son décès : solution écartée aussi, heureusement
pour nous. Le comité opte pour une publication incomplète,
retenant les fragments les plus clairs et développés, en les
classant suivant un ordre thématique sans grand rapport avec
le projet apologétique initial, et en les retouchant pour en atténuer
les audaces.
L'ordre du texte
L'édition remporte un succès
durable, confirmé par la parution de nombreuses versions pirates.
Le XVIIIe siècle
en voit naître d'autres principalement celles de Bossuet et de
Condorcet, qui changent l'ordre des textes sans le modifier
substantiellement. Il faut attendre 1842 pour que Victor Cousin
annonce par un Rapport à l'Académie qu'il a retrouvé à
la Bibliothèque royale le manuscrit original, dont la lettre
diffère considérablement des éditions en cours. Prosper Faugère
donne une première édition corrigée. Mais du coup, le problème
de l'ordre de présentation des textes et du respect des
intentions de Pascal se posent de façon aiguë. En 1892, Léon
Brunschvicg publie une édition annotée qui classe les fragments
par rubriques thématiques, en mettant l'accent sur le moraliste,
plus que sur le théologien et l'apologiste. Les éditions les
plus modernes (Tourneur, Lafuma, Sellier) s'appuient sur les deux
copies pour approcher d'aussi près que possible l'ordre original
des papiers. On considère donc désormais comme acquis le
classement des vingt-sept liasses titrées, puisqu'il a été établi
par l'auteur lui-même : les recherches se poursuivent sur la
meilleure manière de présenter les dossiers subsistants. L'édition
de P. Sellier, qui présente l'état des papiers de Pascal « au
travail », correspond au dernier état de la recherche
actuelle. Pol Ernst a aussi mis au point une édition des textes
à leur état natif, c'est-à-dire dans l'ordre des feuilles
telles qu'elles étaient avant d'être découpées. Enfin, on
attend l'édition que Jean Mesnard proposera dans les uvres
complètes en cours d'achèvement.
Comme on peut le constater,
les Pensées, qui sont l'une des uvres les plus
classiques de la littérature française, sont aussi un livre
dont l'évolution n'est pas achevée : le manuscrit et les copies
recèlent encore des secrets.
Pour Pascal, lincroyance
est un phénomène complexe, dont la signification dépasse la
simple négation de lexistence de Dieu.
Les apologistes qui précèdent
Pascal dressent un tableau effarant de lincrédulité en
France. Selon le P. Mersenne, il y a 50 000 athées à Paris. Il
exagère certainement. Mais lincroyance affecte surtout des
catégories de personnes en vue. On distingue sommairement deux
sortes de « libertins », de ces esprits qui prétendent faire
preuve dindépendance en secouant le joug de la religion et
de la morale chrétiennes. Les uns sont des érudits, gens de
lettres qui fréquentent les bibliothèques et les cercles
savants, comme Gabriel Naudé ou La Mothe Le Vayer : lesprit
critique de ces grands connaisseurs de lhistoire et de la
philosophie sexerce contre les dogmes chrétiens de lIncarnation,
de la Trinité et de lEucharistie ; ils dénoncent
dans la religion une invention des politiques pour soumettre le
peuple. Leurs écrits circulent le plus souvent sous forme
manuscrite et confidentielle. Pascal ne leur attache pas grande
importance dans les Pensées. Il est plus intéressé
par le libertinage mondain, très fréquent dans le monde et
parmi les Grands (pour se faire une idée des murs de la
haute société du temps, il faut lire les Historiettes de
Tallemant des Réaux). Passons sur la grossière débauche, que
Pascal représente sous les traits du libertin Des Barreaux, qui
se rendait malade par ses excès, se convertissait et composait démouvants
poèmes à la gloire du Christ, puis revenait à ses désordres dès
quil était guéri. Ceux que Pascal vise, ce sont les honnêtes
hommes comme Méré et Miton. Dun certain point de vue, il
les sent assez proches de la vérité « Miton voit bien que la
nature est corrompue (...). Mais il ne sait pas pourquoi ils (les
hommes) ne peuvent voler plus haut » (L.642, S.529 bis). Il
se croit donc obligé de « reprocher à Miton de ne point se
remuer » (L.852, S.433). Il y a aussi dans le monde lincroyance
cavalière, le défi à un Dieu auquel on ne croit pas, défi qui
épate les gogos comme Don Juan étonne Sganarelle. Envers eux,
Pascal est moins indulgent.
Il distingue deux types dincroyance,
également éloignés de la vérité : le déisme et lathéisme.
Le déisme est une forme du
dogmatisme. Il affirme lexistence dun Dieu non révélé,
qui peut être connu par la raison humaine. Dans lAntiquité,
les déistes sont les stoïciens ; chez les modernes, cest
Descartes qui affirme un Dieu créateur du monde et des vérités
éternelles. Pascal leur reproche dignorer que la misère
de lhomme exige lintercession dun médiateur
entre lhomme et Dieu. La « superbe diabolique » des stoïciens
consiste à prétendre sélever par leur sagesse à la
hauteur de Dieu même. Evidemment ils ne trouvent quun Dieu
abstrait, et jamais le Dieu crucifié quest Jésus. Les
liasses « Vanité » et « Misère » infligent à cette prétention
une sévère cure dhumilité.
Lathéisme, lui, se
caractérise par la négation de Dieu, mais surtout par le désespoir :
cest la constatation dune impuissance irrémédiable
à connaître une divinité quelconque faute de preuves
convaincantes, donc déchapper à la déréliction où se
trouve lhomme pour accéder au salut. En cela il ny a
entre lathée catégorique et le sceptique qui refuse de
prendre parti quune différence logique. La conséquence
pratique est la même : le désespoir, qui conduit à un épicurisme
désabusé ; une fois posé que Dieu nexiste pas, «
jouissons des créatures » dans la concupiscence charnelle. On
aboutit ainsi à une sorte de laisser-aller, voire de torpeur
dans la jouissance du moment. Pascal objecte que « cest le
pis-aller » (L.618, S.511), cest un mépris injustifiable
des capacités de lhomme. Cest dailleurs le
plus souvent un pessimisme incohérent, comme le prouve le
discours prêté à lathée dans le fragment L.427, S.681 :
il ne sait doù il vient, ni ce quil est, ni pourquoi
il existe ; il sait quil va mourir, mais il ignore où
le conduira cette mort inévitable ; pourtant, « de tout
cela je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie
sans songer à chercher ce qui doit marriver. Peut-être
que je pourrais trouver quelques éclaircissements dans mes
doutes, mais je nen veux pas prendre la peine, ni faire un
pas pour le chercher ». Cette folie nest pas naturelle :
avoir perdu le souci de soi au point de se laisser « mollement
conduire à la mort » sans réfléchir, « cest un
enchantement incompréhensible, et un assoupissement surnaturel,
qui marque une force toute-puissante qui le cause », cest-à-dire
le manque de la grâce. Cet avachissement rend dailleurs
tout remède quasi impossible : un incroyant qui accepte la
discussion peut être amené à chercher ; mais avec un
indifférent invertébré, lart de persuader est complètement
inefficace.
A côté deux, Pascal
connaît un dernier type dincroyant, ceux qui cherchent
Dieu sans lavoir trouvé, ne voient partout quobscurité
et envient les chrétiens tièdes, qui font si mauvais usage dun
don pourtant précieux. Ils sont malheureux mais raisonnables, et
le fait même quils cherchent est un signe favorable qui
permet despérer pour eux.
Ce tableau de lincroyance
ne coïncide pas avec nos conceptions modernes. Nous hésiterions
à identifier la suspension du jugement des sceptiques avec lathéisme ;
nous serions aussi surpris de voir rangés parmi les déistes
certains athées humanistes, comme Camus ou Sartre, du seul fait
quils voient en lhomme le seul auteur des valeurs, cest-à-dire
une sorte de petit Dieu. Mais le point de vue pascalien éclaire
puissamment les fondements de lincroyance moderne. Ne
pourrait-on par exemple définir lathéisme dun
Malraux comme une tentative de résoudre le problème
anthropologique posé en termes pascaliens, après sêtre
interdit de lui donner la solution religieuse qui lui convient ?
Sans avoir jamais été
ses maîtres à penser, Descartes et Montaigne ont largement
alimenté la réflexion de Pascal. Il connaît bien leur uvre ;
il a même contribué à la publication posthume du traité de
Descartes sur LHomme. Il ressent pour ces deux hommes une
estime certaine, qui nexclut pas de sérieuses réserves.
Pour Pascal, Descartes est
le « docteur de la raison », le type de ce que les Pensées appellent
un dogmatiste, qui accorde la plus grande confiance aux
capacités théoriques et morales de lhomme. Pascal admire
surtout en lui le promoteur de lanalyse et de la méthode.
Lauteur du Discours croit la raison capable des plus
hautes découvertes scientifiques, à la condition quelle
procède par ordre et selon des règles rigoureuses. Léloge
que Pascal prononce dans LEsprit géométrique est
significatif : il loue moins linvention du « je
pense, donc je suis » que le génie qui a su « apercevoir
dans ce mot une suite admirable de conséquences qui prouve la
distinction des natures matérielles et spirituelles, et en faire
un principe ferme et soutenu dune physique entière ». De
ce point de vue, le souci de lordre, constant chez Pascal,
est typiquement cartésien, ainsi que le reproche de prévention
adressé au P. Noël (non sans ironie, puisque le P. Noël est
sur certains points proche de Descartes).
Pascal nen juge pas
moins Descartes « inutile et incertain », parce quen
proie à la libido sciendi : il « approfondit
trop les sciences » (L.887, S.445 et L.553, S.462). Son ambition
de science universelle lui paraît vaine. Il suffit en effet de
savoir « en gros » que les phénomènes mécaniques se font «
par figure et mouvement », mais « de dire quelles et composer
la machine », cest-à-dire chercher à décrire le détail
de leur fonctionnement, «cela est ridicule» et suppose une
recherche pénible qui napprend rien à lhomme sur
lui-même (L.84, S.118). Dailleurs, quoiquil emploie
en hydrostatique certains principes de Descartes et quil
partage sa théorie sur les animaux-machines, Pascal est très
critique envers sa philosophie : il estime que sa manière didentifier
lespace et la matière, et de remplir lunivers de
matière subtile invisible est le fait dune imagination
fertile. Enfin il appelait, selon Menjot, « la philosophie
cartésienne le roman de la Nature, semblable à peu près à lhistoire
de Don Quichotte » (qui se battait contre des moulins
imaginaires). Mais surtout ce qui le choque, cest que
Descartes bâtit une philosophie universelle dans laquelle Dieu
est à peine nécessaire comme sil avait voulu «
pouvoir sen passer » ; mais il na pu sempêcher
de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en
mouvement ; après cela, il na plus que faire de Dieu
(daprès Marguerite Périer).
Montaigne est lopposé
de Descartes. Pascal déclare dans LEsprit géométrique
son admiration pour « lincomparable auteur de lArt
de conférer ». Il aime en Montaigne lhonnête homme
soucieux dun vrai contact avec son lecteur, sa manière décrire
« toute composée de pensées nées sur les entretiens
ordinaires de la vie » (L.745, S.618), passant de sujet en
sujet, pour éviter la raideur philosophique. « Ce que Montaigne
a de bon ne peut être acquis que difficilement » (L.649, S.534).
Mais de cet éloge même découle le reproche, qui a choqué
Voltaire, de parler trop de soi : « Le sot projet quil
a eu de se peindre » (L.780, S.644) : cest en effet
sur ce point que les Essais sécartent de la règle
de discrétion essentielle chez lhonnête homme.
Montaigne est le philosophe
qui a le mieux sondé la faiblesse humaine. Laissant à part la
foi pour considérer lhomme « destitué de toute révélation
», il met « toutes choses dans un doute si universel, et si général,
que ce doute semporte lui-même, cest-à-dire sil
doute » : Montaigne naffirme même pas quil ne
sait rien, il sarrête à linterrogation « que sais-je ?
» Ce doute radical tombe sur tout, science, morale, métaphysique,
et montre partout limpuissance de lhomme à trouver
la vérité. Pascal sen inspire directement dans un
fragment comme L.82, S.78 sur limagination. Cependant, le
doute éternel auquel Montaigne sabandonne débouche sur
une morale quasi païenne, une sorte dépicurisme modéré,
une éthique « naïve, familière, plaisante, enjouée et pour
ainsi dire folâtre », qui consiste à suivre ce qui charme et
à vivre « mollement dans le sein de loisiveté
tranquille ». Pascal accepte difficilement que, ne songeant «quà
mourir lâchement et mollement par tout son livre », Montaigne
« inspire une nonchalance du salut, sans crainte et sans
repentir » (L.680, S.559). Il diagnostique une forme raffinée
de libido sentiendi.
Descartes et Montaigne ont
donc pour Pascal deux traits communs : ce sont des
philosophes qui ont élevé une concupiscence en idéal, et
surtout qui ont tous deux cherché à construire une doctrine qui
se passe de prolongement surnaturel. Les Pensées montrent
que cest impossible. En tout état de cause, on aurait tort
dopposer un Pascal taraudé par langoisse et la
maladie à un Descartes serein et même allègre : cette
lourde opposition qui prolonge les mythes les plus éculés du
romantisme ne saccorde ni avec les textes, ni avec les
personnes.
« Les hommes nayant
pu guérir la mort, la misère, lignorance, ils se sont
avisés, pour se rendre heureux, de ny point penser »
(L.133, S.166). Le divertissement est lié à plusieurs concepts
pascaliens : la misère, car cest pour loublier
quon se divertit ; la vanité, parce quil ny
a pas pire preuve de vanité que ce remède aux maux humains ;
le souverain bien, car cest son ignorance qui pousse lhomme
à la poursuite de biens illusoires. Enfin il est lié à lApologie
même, puisque cest lobstacle majeur que Pascal doit
vaincre pour amener son lecteur à la recherche. Rien de
surprenant à ce quil apparaisse en plusieurs endroits du
plan de lApologie.
Le divertissement a une
double origine. Il rappelle la diversion de Montaigne, qui
consiste à savoir détourner la pensée des maux dont lon
souffre pour mieux les supporter ; mais il sinspire
aussi de lidée augustinienne que lhomme est capable
décarter sa pensée de sa fin dernière et de Dieu. Pascal
y ajoute sa propre marque par la manière dont le développement
dialectique en révèle progressivement la signification cachée.
Le divertissement est dabord
considéré du point de vue du moraliste. Pascal part dun
constat de disproportion : dans le foisonnement des activités
humaines, chasse, guerre, affaires, il ny a pas de commune
mesure entre lobjet poursuivi et lardeur quon
met à le poursuivre, malgré les maux et les déceptions inévitables.
Le philosophe voit là une marque de vanité : « Tout le
malheur des hommes vient dune seule chose, qui est de ne
savoir pas demeurer en repos dans une chambre » (L.136, S.168).
Mais cette première étape, qui correspond à peu près au
jugement dun stoïcien, est superficielle et insuffisante :
elle est moralisante au mauvais sens du terme, car elle sarrête
aux effets sans parvenir à leur raison. Passant à un point de
vue plus compréhensif, Pascal observe que lorigine de
cette agitation « consiste dans le malheur naturel de notre
condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut
nous consoler lorsque nous y pensons de près ». Cette hypothèse,
il la confirme à la manière des physiciens par une série dexpériences
fondées sur lobservation de la réalité sociale. La première
prouve la nécessité du divertissement : elle est faite sur
un cas qui résume tous les autres. Un roi devrait en théorie
avoir lesprit content de contempler la « gloire
majestueuse qui lenvironne » ; mais si nous faisons
en pensée lépreuve de le laisser seul penser à soi sans
ses amusements ordinaires, danse, jeu, agitation de sa cour, «
il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes
qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont
inévitables » ; donc « un roi sans divertissement est un
homme plein de misères ». La démonstration vaut a fortiori
pour les autres cas de la condition humaine et de la vie
ordinaire, où les effets du divertissement sont moins visibles,
mais non moins réels. En découle une autre conclusion : le
divertissement nest pas si vain quil semble, il a
pour fonction de rendre lhomme heureux en lui faisant
oublier sa misère naturelle.
Une expérience plus
complexe détermine la nature du divertissement. Imaginons un
joueur auquel nous enlevons dabord le droit de jouer en lui
accordant largent équivalent à son gain éventuel :
« Vous le rendez malheureux. » Supprimons ensuite le gain en le
laissant jouer : la partie ne lintéressera plus. Donc
le gain et le suspens sont nécessaires ensemble au
divertissement. On comprend le phénomène plus finement : lhomme
ne veut pas effectivement lobjet quil poursuit, mais
un objet à la limite quelconque pour pouvoir sobnubiler
dans une poursuite qui lui fasse oublier sa misère.
Une troisième expérience
introduit un facteur nouveau : le temps. Soit un homme
accablé de procès ; on lui fait chasser le sanglier
quelques heures : « Le voilà heureux pendant ce temps-là.
» Donc le bonheur assuré par le divertissement est limité au
temps quil dure. Il doit donc être toujours renouvelé
pour rester efficace, quitte à changer constamment dobjet,
dans un cycle sans issue. Cest ainsi quon fait les
carrières politiques.
Le jugement de Pascal sur
la valeur du divertissement varie avec le point de vue. Si lon
admet avec lathée quil ny a pas dissue
à la misère de lhomme, le divertissement se justifie en
disant quà des maux inévitables, il nest pas
absurde de chercher pour dérivatif une « occupation violente et
impétueuse » : cest la solution du désespoir. En
fait, dit Pascal, les athées « ne répondent pas cela, parce quils
ne se connaissent pas eux-mêmes » et sont dupes de leur propre
divertissement. Du point de vue chrétien, loin dêtre un
remède à la misère, le divertissement en est un comble, puisquil
y ajoute lillusion quon peut lui échapper par daussi
pitoyables expédients. Cest surtout une misère tragique,
qui nous fait coopérer de toutes nos forces à notre propre
malheur : Nous courons sans souci dans le précipice
après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher
de le voir (L.166, S.198).
Lapologétique est
une spécialité ancienne qui remonte aux premiers temps de la
chrétienté, obligée de se défendre contre le paganisme. Au
temps de Pascal, elle prend une autre forme : il sagit
de lutter contre une incroyance qui semble mettre en danger la
foi et lEglise.
Certains apologistes sappuient
sur les sciences abstraites ou lérudition. Lapologétique
rationnelle et métaphysique cherche à amener les incroyants à
faire un pas vers la religion en démontrant lexistence de
Dieu par des raisonnements philosophiques : cest ainsi
que Descartes recommande ses Méditations aux théologiens
dont il a sollicité le jugement. Sous des formes
différentes, les P. Silhon, Sirmond ou encore Grotius dans
certains chapitres de son De veritate religionis
christianae procèdent de manière analogue. Il existe aussi
une apologétique scientifique qui, partant du principe que les
sciences découvrent la gloire de Dieu, démontre son existence
par ses uvres le P. Mersenne a composé plusieurs ouvrages
en ce sens, les Quaestiones in genesim (1623), L impiété
des déistes (1624), La vérité des sciences contre les
sceptiques ou pyrrhoniens (1625). Dautres se fondent
sur lhistoire pour montrer lexcellence de la
religion chrétienne, comme Grotius dans son De Veritate
religionis christianae, où Pascal a puisé des
renseignements sur lislam par exemple. Ces auteurs partent
tous de lidée que la raison bien conduite introduit à la
foi, quil faut donc « comprendre pour croire ». La
tactique des apologistes augustiniens est différente :
Boucher, auteur des Triomphes de la religion chrétienne,
considère que ce nest pas la raison qui doit fonder la
foi, mais la foi qui, admise comme principe, doit permettre à la
raison de comprendre la condition et la nature de lhomme.
Autrement dit, la religion doit précéder la philosophie, il
faut « croire pour comprendre ». Cette technique a linconvénient
majeur dexiger de lincrédule un acte de foi préalable
auquel il nest à coup sûr pas prêt. Pascal se range dans
cette seconde catégorie. Mais il saisit mieux que les autres la
difficulté de lentreprise, sans doute parce quil a
des « libertins » une connaissance vécue, et non seulement
livresque.
Le but à atteindre :
lapologiste ne peut donner à son lecteur la croyance
du cur qui fait la vraie foi divine, car celle-ci est le
produit dune grâce que Dieu seul peut donner. Mais en
demeurant dans son rôle de cause seconde, il peut essayer de
susciter une disposition attentive, et une foi purement humaine,
en espérant que Dieu se servira de son action pour opérer la
conversion du cur.
Le problème :
pour intéresser le lecteur, il faut lui parler de lui-même, non
de la lune et des étoiles fixes. Lapologie doit donc présenter
le problème religieux comme prolongement de la question
anthropologique des moralistes : doù lhomme
peut-il tirer la connaissance de soi nécessaire pour sorienter
dans la vie ?
La méthode : la
religion chrétienne ne peut être démontrée par la philosophie
ou la raison, car si tel était le cas, la religion serait
soumise à la raison : elle naurait rien de surnaturel ;
elle ne serait donc pas une religion, mais une nouvelle
philosophie, où la foi serait inutile. Par conséquent la
croyance ne doit pas sappuyer sur la raison, mais simposer
delle-même, par sa propre autorité, et cest ensuite
seulement que la raison pourra sexercer, à partir des
principes que lui fournira la foi, pour vérifier quelle nest
pas absurde.
Le programme doit donc
comporter deux chefs complémentaires ; une partie
négative, qui vise à ôter les obstacles qui empêchent de
croire, en montrant que les doctrines contraires à la religion
ne sont pas recevables et que leurs objections natteignent
pas la religion chrétienne ; puis une partie positive, qui
expose les raisons dordre historique, moral, empirique,
voire philosophique qui peuvent conduire à croire en Jésus-Christ.
Dans le plan de Pascal, un premier
mouvement dargumentation (de « Vanité » à «
Contrariétés ») est consacré, non à la preuve de la
religion, mais a contrario à la réfutation des
philosophies humaines. Pascal montre que les deux doctrines
majeures qui résument toutes les formes de pensée possibles, le
stoïcisme et le dogmatisme dun côté, le scepticisme et lépicurisme
de lautre, se détruisent entre elles, de sorte quaucune
philosophie engendrée par la raison humaine ne saurait apporter
à lhomme une vérité solide et complète. La solution
cherchée au problème humain ne peut donc provenir que dune
source surnaturelle, autrement dit dune religion révélée.
Le second mouvement comporte
trois temps. « Commencement » récuse lathéisme, qui est
par essence refus de toute vérité révélée. Puis Pascal
montre « lexcellence de cette manière de prouver
Dieu », qui est fondée sur la soumission de la raison à une Révélation
et à son emploi dans les limites définies par les principes de
la foi : cest « en quoi consiste le vrai
christianisme ». Enfin il prouve la « fausseté des autres
religions », notamment de lislam.
A partir de là, seule
demeure lhypothèse chrétienne, qui explique par la
doctrine du péché originel la condition actuelle de lhomme.
Reste à la confirmer. Dans un dernier mouvement consacré aux
données historiques, Pascal établit que seule la religion chrétienne
peut faire état de ce « miracle subsistant » que sont les
prophéties qui, dans la Bible et toute lhistoire du peuple
juif, annoncent un Messie, Jésus-Christ.
Au bilan, Pascal a montré
que « la religion nest point contraire à la raison » et
quelle est vraie, sans être pourtant soumise à la raison,
ce qui laurait privée de son essence surnaturelle. Mais il
est aussi parvenu à la rendre «aimable parce quelle
promet le vrai bien» (L.12, S.46), cest-à-dire quil
a tenté de satisfaire, comme lexige lart de
persuader, lesprit et la volonté.
Le premier mouvement de
lApologie a pour fin de rabattre lorgueil de lhomme
en montrant que sa prétention de connaître le vrai et le bien nest
quune vaine apparence, qui ne résiste pas à lépreuve
du doute. Il comporte deux temps : dabord la démonstration,
sur le mode satirique, de la vanité de lhomme, puis celle
de sa misère. La critique la plus corrosive porte sur son
inaptitude à établir dans le monde une justice véritable.
« Sur quoi la fondera-t-il,
léconomie du monde quil veut gouverner ? Sera-ce
sur le caprice de chaque particulier ? Quelle confusion !
Sera-ce sur la justice ? Il lignore. Certainement, sil
la connaissait, il naurait pas établi cette maxime, la
plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes :
que chacun suive les murs de son pays. Léclat de la
véritable équité aurait assujetti tous les peuples. Et les législateurs
nauraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice
constante, les fantaisies et les caprices des Perses et Allemands.
On la verrait plantée par tous les Etats du monde et dans tous
les temps, au lieu quon ne voit rien de juste ou dinjuste
qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés délévation
du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide
de la vérité. En peu dannées de possession les lois
fondamentales changent. Le droit a ses époques, lentrée
de Saturne au Lion nous marque lorigine dun tel crime.
Plaisante justice quune rivière borne ! Vérité au-deçà
des Pyrénées, erreur au-delà.
Ils confessent que la
justice nest pas dans ces coutumes, mais quelle réside
dans les lois naturelles communes en tout pays. Certainement ils
le soutiendraient opiniâtrement si la témérité du hasard, qui
a semé les lois humaines, en avait rencontré au moins une qui fût
universelle. Mais la plaisanterie est telle que le caprice des
hommes sest si bien diversifié quil ny en a
point.
Le larcin, linceste,
le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre
les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant quun
homme ait droit de me tuer parce quil demeure au-delà de leau
et que son prince a querelle contre le mien, quoique je nen
aie aucune avec lui ?
Il y a sans doute des lois
naturelles, mais cette belle raison corrompue a tout corrompu. »
Pensées, L.60, S.94.
Pascal sinspire
directement des Essais de Montaigne, à ses yeux le
philosophe sceptique le plus radical et le plus cohérent qui
soit : plusieurs passages du fragment L.60, S.94 dérivent
presque mot à mot de ce manuel de pyrrhonisme quest lApologie
de Raymond Sebond. Mais alors que dans le fragment sur limagination
(L.44, S.78), qui imite aussi Montaigne, on sentait une sorte dallégresse
dans la démolition sceptique des illusions humaines, le ton est
ici plus amer, voire sombre. Cest que la perspective de la
liasse « Misère » nest pas la même que dans «
Vanité ». La dérision des ridicules de la nature humaine débouche
à présent sur le constat dune impuissance désespérante
face à des exigences fondamentales : la justice, le droit,
lordre politique et social. On a donc quitté la simple
constatation de la vaine prétention des hommes à connaître le
vrai pour commencer à en mesurer les effets catastrophiques. De
ce fait, dans le fragment L.60, S.94 apparaît un élément qui
manquait dans « Imagination » : lidée que la cause
de ce désordre des lois, dont Montaigne savait si bien se
moquer, doit être cherchée dans la corruption de la raison et
de lhomme tout entier : « cette belle raison
corrompue a tout corrompu ». En filigrane se dessine la théologie
augustinienne, qui rend compte par la doctrine du péché de
cette misère qui marque toute la réalité humaine.
La vanité, au sens latin
du terme (vanitas), désigne le vide dun être dont
les prétentions dépassent si outrancièrement les capacités
effectives quil en devient digne de risée. Il est
surprenant, écrit Pascal, que cette disproportion ne frappe pas
tout le monde : « Quune chose aussi visible quest
la vanité du monde soit si peu connue, que ce soit une chose étrange
et surprenante de dire que cest une sottise de chercher les
grandeurs, cela est admirable » (L.16, S.50). Ridicules sont les
raisons qui nous font choisir un métier plutôt quun autre.
Ridicules aussi les raisons qui nous font estimer les Grands :
« La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de
tambours, dofficiers et de toutes les choses qui ploient la
machine vers le respect et la terreur font que leur visage, quand
il est quelquefois seul et sans ses accompagnements, imprime dans
leurs sujets le respect et la terreur parce quon ne sépare
point dans la pensée leur personne davec leur suite quon
y voit dordinaire. Et le monde qui ne sait pas que cet
effet vient de cette coutume croit quil vient dune
force naturelle. » (L.25, S.59).
La même disproportion se
retrouve dans la nature de lhomme : « Peu de chose
nous console parce que peu de chose nous afflige » (L.43, S.77).
Il a dailleurs en lui-même une « puissance trompeuse »
dont lessence est de tout disproportionner : limagination
dérègle les rapports réels entre les choses ; elle fait
paraître grand, voire énorme, ce qui est insignifiant et vice
et versa. Parce quun prédicateur est enroué et mal rasé,
« quelques grandes vérités quil annonce », il fait rire
les plus dévots (L.44, S.78) ; parce que les rois sont
entourés de gardes, parce que les médecins et les magistrats
portent des hermines et des robes, on leur attribue une nature ou
une science transcendantes. La même disproportion se trouve dans
les causes insignifiantes et les effets catastrophiques de lamour,
symbolisés par le « nez de Cléopâtre », dont la beauté a
engendré des guerres civiles à léchelle européenne :
« Sil eût été plus court, toute la face de la terre
aurait changé » (L.413, S.32). Lhomme est constamment
victime dun chaos qui fait quun « je ne sais quoi »
a des « effets effroyables ».
La clé de cette confusion
se trouvera dans la théologie augustinienne : le péché
originel a fait perdre à lhomme la référence stable du
souverain bien, qui lui servait de norme du vrai et du juste.
Faute de ce repère fixe, il se règle sur lui-même, sur ses désirs,
sur sa fantaisie pour définir les valeurs fondamentales :
il fausse donc demblée les règles du jeu et rend sa
tentative de trouver la vérité et la justice vaine et illusoire
a priori.
Il en résulte une
confusion générale : on remplace le souverain bien par
tout ce qui plaît à la fantaisie : « Astres, ciel, terre,
éléments, plantes, choux, poireaux, insectes, veaux, serpents,
fièvre, peste, guerre, famine, vices, adultère, inceste (...),
depuis quil a perdu le vrai bien, tout également peut lui
paraître tel » (L.148, S.181) ; on croirait que Pascal
exagère. Mais ne connaissons-nous pas des personnes qui placent
littéralement leur salut dans les plantes ? Pour la
justice, il en va de même : ce qui est juste dun côté
dune frontière devient injuste de lautre (les Pyrénées
séparent lEspagne, où sévit lInquisition, de la
France, où elle est rejetée comme tyrannique) ; à partir
de Paris, trois degrés en latitude conduisent en Angleterre,
dont les lois diffèrent de celles de France. Sur les fondements
mêmes du droit, les opinions divergent : pour Hobbes, lessence
de la loi réside dans la volonté du Législateur, pour
Machiavel dans lintérêt du Prince, pour Montaigne dans la
coutume établie. Bref lhomme a beau croire quil
connaît la vraie justice, il nétablit quun désordre
complet, où la seule règle universelle est quil faut
vivre selon les lois locales, justes ou injustes.
Ce constat nest
pourtant quune introduction à la misère de lhomme :
il suffit à Pascal de déplacer lintérêt du caractère dérisoire
des efforts de lhomme vers la constance de ses efforts pour
faire ressortir lamer constat de son impuissance. Lhomme
veut établir une juste économie du monde, il ninstitue quune
confusion ridicule. Mais sil échoue, ce nest pas
parce que des lois justes nexistent pas, car dans ce cas
son échec naurait rien de tragique. En fait, « il y a
sans doute des lois naturelles », cest-à-dire valables
universellement et toujours : ce sont les lois de Dieu
formulées dans le Décalogue. Le drame, cest que lhomme
cherche la vraie justice ; il a raison de la chercher puisquelle
existe, mais il ny parvient pas, parce quil nen
a plus la capacité, et par sa propre faute. Faire son malheur
soi-même, cest le principe de la tragédie racinienne. Le
rapprochement esquissé ci-dessus trouve ici sa limite :
Camus constate le désaccord entre le désir de lhomme et lordre
du monde, mais cet « absurde » est à ses yeux un malheureux état
de fait. Pascal, lui, remonte à la raison de cet effet : à
savoir légoïsme consécutif à la chute originelle :
« Nous brûlons du désir de trouver une assiette ferme et une
dernière base constante pour y édifier une tour qui sélève
à linfini, mais tout notre fondement craque, et la terre souvre
jusquaux abîmes » (L.199, S.230).
La misère débouche nécessairement
sur la bassesse ou lavilissement. La perte du souverain
bien conduit lhomme aux positions les plus humiliantes :
il place son bonheur dans des êtres qui lui sont visiblement inférieurs :
« Bassesse de lhomme jusquà se soumettre aux bêtes,
jusques à les adorer » (L.53, S.86) (allusion à lépisode
biblique du Veau dor, aux cultes du Moloch ou des divinités
égyptiennes). Cest pourquoi le constat de la misère est
marqué par un profond pessimisme : « Le cur de lhomme
est creux et plein dordure » (L.139, S.171). Il aboutirait
inévitablement à lidée quil est impossible que
Dieu sunisse à une créature aussi vile que lhomme,
donc à lathéisme : « La misère persuade le désespoir
» (L.352, S.384).
La religion chrétienne
retient une part de ce constat ; mais elle nen conclut
pas pour autant que la solution du désespoir est la bonne, car
du fait que lhomme est déchu, misérable et incapable de
se sortir de sa bassesse par ses propres forces ne découle pas
quil ne puisse en être tiré par une puissance supérieure ;
du fait quil ne peut trouver seul le juste et le vrai ne découle
pas quil ne puisse les recevoir de Dieu. Le pessimisme
philosophique dun Montaigne est donc vrai, mais ce nest
quune partie du vrai.
Après une cure de
scepticisme, Pascal relève lhomme par la preuve de sa «
grandeur ». Il sinspire pour cela des philosophes qui
soutiennent la dignité de lhomme, le stoïcien Epictète,
présenté dans lEntretien avec M. de Sacy,
et le dogmatique Descartes.
Selon lEntretien, Epictète
excelle à montrer laptitude de lhomme à poursuivre
des fins nobles et élevées : cest « un des
philosophes du monde qui ait mieux connu les devoirs de lhomme
» ; il veut « quil regarde Dieu comme son
principal objet », quil « le suive
volontairement en tout » ; « il montre aussi en mille
manières ce que doit faire lhomme », quil a
« les moyens de sacquitter de toutes ses obligations
», quil peut « connaître Dieu, laimer, lui obéir,
lui plaire, se guérir de tous ses vices, acquérir toutes les
vertus ». Pensée tonique, aux antipodes du désespoir auquel
conduit le scepticisme. Pascal lui reproche pourtant de «
persuader la présomption » jusquà prétendre mettre
lhomme à égalité avec Dieu. Toute proportion gardée,
Descartes, avec son projet de science universelle, mérite un
semblable reproche.
Mais dans les Pensées, la
thèse de la grandeur prend un aspect différent, dans la mesure
où elle intervient après une vigoureuse démystification
pyrrhonienne : après avoir lu Montaigne, il nest pas
possible daffirmer la capacité de lhomme à connaître
le bien et le vrai. En fait, lidée de la grandeur se dégage
directement de celle de la misère, au prix dun léger
changement de perspective qui consiste à envisager non plus la
disproportion entre le désir humain du vrai et du bien, et sa
pitoyable réalisation, mais ce désir lui-même, dont la
signification conduit à des conclusions paradoxales.
Primo, dans lordre
de la connaissance, les sciences montrent que lhomme possède,
dans certains domaines, une capacité de trouver la vérité :
le cur lui apprend les principes des mathématiques, et la
raison lui fait enchaîner des conséquences dont la vérité dépend
de celle des principes.
Secundo, du fait même
que lhomme recherche ces vérités et se trouve misérable
lorsquil ne les trouve pas se déduit un argument décisif
pour prouver sa grandeur. Pascal raisonne comme suit : si lhomme
nétait que misère, il ne se rendrait même pas compte quil
est misérable ; un arbre ou une bête ne se savent pas misérables.
Mais lhomme est comparable à un « roseau pensant » :
malgré sa fragilité, il connaît sa propre faiblesse. « Quand
lunivers lécraserait, lhomme serait encore
plus noble que ce qui le tue, puisquil sait quil
meurt et lavantage que lunivers a sur lui. Lunivers
nen sait rien » (L.200, S.232). Mais le fait quil
connaisse son infirmité et quil en souffre implique quil
a lidée au moins confuse dune plus grande
perfection, par rapport à laquelle il se juge en défaut, mais
à laquelle il estime avoir droit : un aveugle ou un borgne
sont malheureux parce quils savent que la norme est de voir
avec deux yeux ; de même le sentiment de frustration qui
est au cur du désespoir pyrrhonien est le signe que la
nature de lhomme excède sa misère par quelque aspect,
tout comme la détresse dun prince détrôné ne se
comprend que par référence à sa dignité perdue : « Ce
sont misères de grand seigneur, misères dun roi dépossédé
» (L.116, S.148).
Un raisonnement analogue se
tire de la morale : le fait que lhomme cherche
vainement à établir la vraie justice est significatif. Sil
nétait quignorance et vanité, il naurait même
pas pensé à établir un ordre politique et social ; sil
veut le faire, cest quil a au moins une notion vague
de la justice ; quelque ridicule que soit le résultat, lexistence
même de cet ordre exprime une volonté dimposer les règles
du droit au monde qui ne peut naître de la pure ignorance. Il y
a donc une « grandeur de lhomme dans sa concupiscence même,
den avoir su tirer un règlement admirable et en avoir fait
un tableau de la charité » (L.118, S.150). Comprenons bien que
cette grandeur est purement virtuelle : elle ne subsiste en
lhomme quà létat de trace, mais suffisante
pour établir que « sa nature étant aujourdhui
pareille à celle des animaux, il est déchu dune meilleure
nature qui lui était propre autrefois » (L.117, S.149). Par
conséquent la grandeur de lhomme est vide, et tout juste
suffisante pour lui faire sentir son malheur ; et ce sont
ceux qui ont le mieux connu sa misère, à savoir Montaigne et
les sceptiques, qui ont fourni les meilleurs arguments en faveur
de cette grandeur.
On devine larrière-pensée
de Pascal : cette conclusion sadapte comme un gant à
la doctrine augustinienne du péché originel. Le souvenir vague
dune grandeur perdue qui fait sentir la misère présente
est une réminiscence lointaine de létat heureux dans
lequel lhomme sans péché connaissait le vrai bien. Lerreur
des stoïciens, semblable à celle des molinistes, est de croire
que lhomme est encore dans cet état de santé. Mais lerreur
des pyrrhoniens est de croire quil a toujours été aussi
malheureux quil lest à présent.
La grandeur est donc lenvers de la misère : elles sont contraires mais indissociables, au point quelles simpliquent réciproquement : « La misère se concluant de la grandeur et la grandeur de la misère, les uns ont conclu la misère dautant plus quils en ont pris pour preuve la grandeur et les autres concluant la grandeur avec dautant plus de force quils lont conclue de la misère même, tout ce que les uns ont pu dire pour montrer la grandeur na servi que dun argument aux autres pour conclure la misère, puisque cest être dautant plus misérable quon est tombé de plus haut » (L.122, S.155). Reste à résoudre cette étonnante contrariété.
<Suite>