Le formulaire - Les
carrosses à cinq sols - La maladie et la mort
Lexcès dactivité
provoque un violent retour de maladie. Migraines et coliques
plongent Pascal dans un état dabattement qui lui interdit
tout effort intellectuel. « Ce nétait pas
proprement une maladie qui fût venue nouvellement », écrit
Gilberte, « mais un redoublement de ces grandes
indispositions où il avait été sujet dès sa jeunesse. »
Ses quatre dernières années ne sont « quune
continuelle langueur. » Vers 1660 pourtant son état
saméliore un peu. Il peut séjourner à Clermont entre mai
et septembre. Cest Carcavy qui est obligé de défendre, à
sa place, Lettres de A. Dettonville contre les plaintes de
Wallis. Fermat propose à Pascal de le rencontrer, probablement
pour lui expliquer la part quil a prise a laffaire
Lalouvère ; Pascal lui oppose une courtoise mais ferme fin
de non-recevoir : « Ma santé nest pas
encore assez forte ; car je suis si faible que je ne puis
marcher sans bâton, ni me tenir à cheval. Je ne puis même
faire que trois ou quatre lieues au plus en carrosse. »
Pourtant cette maladie ne la
pas encore achevé. Après son retour à Paris, fin septembre,
ses activités prennent un cours nouveau. Il abandonne définitivement
la géométrie, conscient du retour de fierté qua
occasionné le concours de la roulette. Il continue à participer
aux disputes qui touchent Port-Royal : demeuré en marge des
polémiques au plus fort de ses souffrances, il se sent à présent
directement atteint par le nouvel orage qui sannonce.
Depuis plusieurs années, les ennemis de Port-Royal ont fait le
projet dobliger tous les ecclésiastiques à signer un
formulaire condamnant expressément Jansénius et la doctrine de
lAugustinus. Laffaire est demeurée plusieurs
années en sommeil, mais en 1660 les évêques anti-jansénistes
trouvent les circonstances favorables. Port-Royal subit dores
et déjà menaces et mesures vexatoires. Les Messieurs se
trouvent face à une situation difficile : peuvent-ils
signer et faire signer un formulaire qui attribue expressément
à Jansénius des propositions de théologie reconnues hérétiques,
alors quil est clair que les molinistes pousseront ensuite
leur avantage contre saint Augustin lui-même, cest-à-dire
contre la doctrine traditionnelle de lEglise ?
Refuser, cest évidemment placer les religieuses de Port-Royal
sous le coup de sanctions gravissimes qui peuvent aller jusquà
lexcommunication. Les avis sont partagés. Parmi les
religieuses, Jacqueline est de celles qui estiment la résistance
nécessaire : « Estimons-nous heureuses de souffrir
quelque chose pour la justice » ; « Je sais bien
que ce nest pas à des filles à défendre la vérité ;
quoiquon peut dire, par une triste rencontre du temps et du
renversement où nous sommes, que puisque les évêques ont des
courages de filles, les filles doivent avoir des courages dévêques.
Mais si ce nest pas à nous de défendre la vérité, cest
à nous à mourir pour la vérité, et à souffrir plutôt toutes
choses que de faire croire que nous la dénions. » Il
y a du Corneille dans cette religieuse-là. Les Messieurs de Port-Royal
sont plus gênés : ceux qui sont ecclésiastiques sont
aussi menacés par lobligation de signer, mais
contrairement aux religieuses ils ont toujours la possibilité de
sexiler. Conscients du danger quils font courir au
couvent, ils croient le jusquau-boutisme inopportun. Pour
éviter à des innocentes la persécution intérieure à lEglise
qui les menace, Arnauld déclare quon peut signer le
formulaire, à condition quil contienne une distinction
expresse entre le droit et le fait, autrement dit sil
permet dadmettre que les propositions déclarées hérétiques
par le pape le sont effectivement en elles-mêmes, mais aussi de
garder un silence respectueux sur le point de savoir si elles
sont vraiment dans Jansénius. Pascal est alors du même avis quArnauld.
Cette solution de conciliation paraît possible lorsque le 8 juin
1661 les Grands Vicaires de Paris publient un mandement qui
confirme cette interprétation de la signature. Les religieuses
signent, non sans scrupule, et en ajoutant des réserves.
Plusieurs dentre elles gardent limpression de
commettre une trahison. Le 4 octobre, à lâge de 36 ans,
Jacqueline Pascal meurt, profondément marquée par cette
signature.
Blaise est intimement
atteint par la mort dune sur qui la accompagné
toute sa vie, même après ses vux, et pour laquelle il a
toujours ressenti le plus vif attachement. « Bienheureux ceux
qui meurent, pourvu quils meurent au Seigneur », dit-il
seulement. Puis : « Dieu nous fasse la grâce daussi
bien mourir. » Laffaire du formulaire nest pas
close, le pire est à venir. Le 14 juillet, le Conseil du Roi
supprime le mandement des Grands Vicaires ; le 31 elle le
remplace par un autre qui exclut toute distinction du fait et du
droit. La discussion à Port-Royal est plus vive encore quauparavant :
les jansénistes sont à présent le dos au mur, et le temps
presse. Arnauld et Nicole croient encore possible de signer,
parce que, selon eux, la différence entre le fait et le droit
est si évidente delle-même que tout le monde comprendra
quelle est impliquée dans la signature. Cette fois, Pascal
est dun avis différent : il sait que le public na
aucune connaissance de cette distinction, qui na cours que
parmi les spécialistes : quoi quen dise Arnauld, tout
le monde prendra sans hésitation la signature pour une
condamnation pure et simple de Jansénius, donc de la grâce
efficace, et à terme de saint Augustin. « Il est hors
de doute », conclut-il fermement, « que cette
profession de foi est au moins équivoque et ambiguë, et par
conséquent méchante. Doù je conclus que ceux qui signent
purement le formulaire sans restriction signent la condamnation
de Jansénius, de saint Augustin, de la grâce efficace. Je
conclus en second lieu que qui excepte la doctrine de Jansénius
en termes formels sauve de condamnation et Jansénius et la grâce
efficace. Je conclus en troisième lieu que ceux qui signent en
ne parlant que de la foi, nexcluant pas formellement la
doctrine de Jansénius, prennent une voie moyenne, qui est
abominable devant Dieu, méprisable devant les hommes, et entièrement
inutile à ceux quon veut perdre personnellement. » On
comprend quArnauld et Nicole trouvent ces termes durs,
surtout de la part dun laïc qui échappe à lobligation
de signer le formulaire. Dautant plus que certains
augustiniens finissent par signer, comme labbé de
Bourzeis, et que les religieuses subissent des pressions de plus
en plus fortes visant à leur arracher une signature sans
restriction. Pascal et Domat dun côté, Arnauld et
Nicole de lautre échangent leurs arguments dans des
opuscules manuscrits. Marguerite Périer conte aussi lanecdote
suivante : un groupe de Messieurs de Port-Royal, parmi
lesquels Arnauld et Nicole, se trouvant réunis chez Pascal, « après
avoir entendu les raisons de part et dautre, par déférence
ou par conviction, se rendirent au sentiment de M. Arnauld et de
M. Nicole (...). M. Pascal, qui aimait la vérité par-dessus
toute chose, qui dailleurs était accablé dun
mal de tête qui ne le quittait point, qui sétait efforcé
pour leur faire sentir ce quil sentait lui-même, et qui sétait
exprimé très vivement malgré sa faiblesse, fut si pénétré
de douleur quil se trouva mal, perdit la parole et la
connaissance. Tout le monde fut surpris. On sempressa de le
faire revenir. Ensuite tous ces Messieurs se retirèrent. Il ne
resta que M. de Roannez, Mme Périer, M. Périer le fils et M.
Domat, qui avaient été présents à la conversation. Lorsquil
fut tout à fait remis, Mme Périer lui demanda ce qui lui avait
causé cet accident. Il répondit : « Quand jai vu
toutes ces personnes-là, que je regardais comme étant ceux à
qui Dieu avait fait connaître la vérité et qui devaient en être
les défenseurs, sébranler et sembler labandonner,
je vous avoue que jai été si saisi de douleur que je nai
pas pu le soutenir, et il a fallu y succomber. Depuis ce temps-là
néanmoins, il ne laissa pas de continuer toujours de voir ces
Messieurs comme auparavant, chacun soutenant son sentiment, mais
sans aigreur. » Comprenant quil parle dans le désert,
Pascal décide de se retirer des controverses et de concentrer
son attention sur la rédaction de son apologie de la religion
chrétienne, qui occupe les derniers temps de sa vie. Cest
vers 1660 que Pascal a commencé à mettre en ordre ses papiers
pour fixer le plan de son livre ; il en précise certains
points et en développe les démonstrations. Mais il ne pourra
pas lachever.
Cest aussi dans ses
dernières années, et malgré les douleurs qui le travaillent,
que Pascal décide, avec le duc de Roannez, de se lancer dans une
entreprise aussi originale que celle de la machine arithmétique :
les carrosses à cinq sols. Il sagit de créer
à Paris un réseau de carrosses employés comme transports en
commun, par lequel, moyennant cinq sols, des passagers se font
transporter dans la ville sur des itinéraires fixes comportant
stations et changements. Cest le principe des omnibus
modernes. Pascal soccupe activement de lorganisation
et de la conduite de la société, du passage des contrats et
conventions, du tracé des itinéraires, des véhicules et de la
publicité. Linauguration des premières voies est racontée
par Gilberte : « Létablissement commença samedi
à sept heures du matin, mais avec un éclat et une pompe
merveilleuse. On distribua les sept carrosses dont on a fourni
cette première route. On en envoya trois à la porte Saint-Antoine
et quatre devant Luxembourg, où se trouvèrent en même temps
deux commissaires du Châtelet en robe, quatre gardes de Monsieur
le grand prévôt, dix ou douze archers de la ville et autant dhommes
à cheval. Quand toutes les choses furent en état, Messieurs les
commissaires proclamèrent létablissement et, en ayant
remontré les utilités, ils exhortèrent les bourgeois de tenir
main forte et déclarèrent à tout le petit peuple que si on
faisait la moindre insulte, la punition serait rigoureuse et
dirent tout cela de la part du roi. Ensuite ils délivrèrent
aux cochers chacun leurs casaques (qui sont bleues des couleurs
du roi et de la ville, avec les armes du roi et de la ville en
broderie sur lestomac), puis ils commandèrent la marche.
Alors il partit un carrosse avec un garde de Monsieur le grand prévôt
dedans ; un demi-quart dheure après on en fit partir
un autre, et puis les deux autres dans des distances pareilles,
ayant chacun un garde qui y demeurèrent tout ce jour-là. En même
temps les archers de la ville et les gens de cheval se répandirent
dans toute la route. Du côté de la porte Saint-Antoine, on
pratiqua les mêmes cérémonies à même heure pour les trois
carrosses qui sy étaient rendus, et on observa les mêmes
choses quà lautre côté pour les gardes, pour les
archers et pour les gens de cheval. Enfin, la chose a été si
bien conduite quil nest pas arrivé le moindre désordre,
et ces carrosses-là marchent aussi paisiblement que les autres.
Cependant, la chose a réussi si heureusement que, dès la première
matinée, il y eut quantité de carrosses pleins et il y alla même
plusieurs femmes ; mais laprès-dînée ce fut une si
grande foule quon ne pouvait en approcher, et les autres
jours ont été pareils, de sorte quon voit par expérience
que le plus grand inconvénient », cest quon « voit
le monde dans les rues qui attend un carrosse pour se mettre
dedans, mais quand il arrive il se trouve plein. Cela est fâcheux,
mais on se console car on sait quil en viendra un autre
dans un demi-quart dheure. Cependant, quand cet autre
arrive, il se trouve quil est encore plein ; et ainsi,
quand cela est arrivé plusieurs fois, on est contraint de sen
aller à pied. Et afin que vous ne croyiez pas que je dis cela par
hyperbole, cest que cela mest arrivé à moi-même.
» Cependant, ajoute Gilberte, « jentendais
les bénédictions quon donnait aux auteurs dun établissement
si avantageux et si utile au public ». Les sociétés de
transports en commun rencontrent aujourdhui les mêmes
problèmes, mais on entend rarement les bénédictions des
usagers. Laffaire est originale aussi par ses fins :
Pascal destine les bénéfices quelle lui rapporte au
secours des pauvres de Blois, éprouvés par de graves sinistres ;
faute dy parvenir, il en réserve une grande partie au
soulagement des misères et à laide aux Hôpitaux généraux.
Les carrosses à cinq sols prospèrent jusquà la mort de
Pascal, son sociétaire le plus dynamique : il pense déjà
à organiser des réseaux en province et même à létranger.
Derrière cette activité
surprenante chez un égrotant, il y a une ultime conversion.
Pascal sattache plus que jamais au soulagement des misérables.
Gilberte rapporte que, trois mois environ avant sa mort, revenant
de Saint-Sulpice, « il vint à lui une fille âgée denviron
quinze ans, qui lui demanda laumône. Incontinent, il pensa
au danger où elle était exposée ; et ayant su delle
quelle était de la campagne, que son père était mort,
que ce jour-là même sa mère avait été portée à lHôtel-Dieu,
en sorte que cette pauvre fille demeurait seule et ne savait que
devenir (...), il la mena au séminaire », où
il la confia, sans dévoiler son nom, « aux soins dun
bon prêtre à qui il donna de largent, et le pria de lui
chercher quelque condition où elle fût en sûreté » ; cest
chose faite quelques jours plus tard. Ces derniers temps sont
aussi une époque daustérités, de fréquentation des
offices et de prières ; « Comme il ne pouvait
travailler, son principal divertissement était daller
visiter les églises où il y avait des reliques exposées, ou
dans lesquelles il y avait quelque solennité. » Ses
proches admirent sa simplicité et son humilité : « Il
est soumis comme un enfant », dit le curé de Saint-Sulpice.
Mais la maladie saggrave.
Pascal a recueilli chez lui une famille dont les enfants sont
atteints de la petite vérole. Pour ne pas contaminer sa sur,
qui vient souvent le soigner, il se déplace chez elle, au
faubourg Saint-Marcel, le 29 juin 1662. Trois jours plus tard,
une violente colique lui ôte complètement le sommeil. Sa
patience au mal persuade dabord les médecins quil «
ny a pas la moindre ombre de danger ». Le
quatrième jour de sa maladie, Pascal se confesse. Les médecins
craignent alors que la communion lamène à se laisser
mourir et ordonnent de la différer, malgré lardent désir
du malade. Le 14 août, un étourdissement le prend, accompagné
dune migraine ; les médecins ne sen inquiètent
pas. « Il demanda avec des instances incroyables quon
le fît communier. » On propose toujours de différer.
« On ne sent pas mon mal », répond-il, « on
y sera trompé ; ma douleur de tête a quelque chose dextraordinaire.
» Mais « cette douleur de tête augmentant toujours, il
la souffrait comme tous ses autres maux, cest-à-dire sans
se plaindre. » Les médecins « lui ordonnèrent de boire
du petit-lait, assurant toujours quil ny avait nul
danger, et que ce nétait que sa migraine mêlée avec la
vapeur des eaux ». Pascal demande pourtant à sa sur
quon permette à un prêtre de passer la nuit auprès de
lui. Sans rien dire, Gilberte fait préparer de quoi donner le
lendemain la communion à son frère.
« Ces apprêts ne
furent pas inutiles, mais ils servirent plus tôt que nous navions
pensé : car environ minuit, il lui prit une convulsion si
violente que, quand elle fut passée, nous crûmes quil était
mort. » Heureusement, larrivée du curé Beurrier, qui
lui crie en entrant : « Voici Notre Seigneur que je vous
apporte ; voici Celui que vous avez tant désiré », réveille
Pascal. Il reçoit le saint viatique et lextrême-onction.
« Que Dieu ne mabandonne jamais » sont
ses dernières paroles. « Car après avoir fait
son action de grâces, un moment après les convulsions le
reprirent, qui ne le quittèrent plus, et qui ne lui laissèrent
pas un instant de liberté desprit. Elles durèrent jusquà
sa mort, qui fut vingt-quatre heures après, le dix-neuvième août
à une heure du matin, âgé de trente-neuf ans et deux mois.»
<Suite>