Un
jeune géomètre - Le départ à Paris - Les recherches
scientifiques
La
mort dEtienne Pascal
Blaise
Pascal naît le 19 juin 1623 à Clermont, en Auvergne. Le
Clermont dalors a peu de rapport avec le Clermont-Ferrand daujourdhui.
La fusion avec Montferrand nest pas encore réalisée. La
ville a moins dimportance que sa voisine Riom. Avec dix
mille habitants, elle est réduite à lactuelle vieille cité
sur la colline centrale, entourée de hauts murs ouverts en trois
portes. « Les maisons de la ville sont bien bâties et
la plus grande part de pierre de taille grise, mais les rues sont
étroites et tortues, à la réserve de deux ou trois qui
aboutissent à la grande église, laquelle est située tout au
plus haut de la ville et dans son milieu et entre deux belles
places » ; par la plus grande, il y a « la
juste mesure dun carrosse ; aussi deux carrosses y
font un embarras à faire damner les cochers, qui jurent bien
mieux ici quailleurs ». Pourtant « il y
a quatre ou cinq places passables dont les marchés se tiennent
en quelques-unes, comme aussi il y a de belles fontaines
publiques dont les sources viennent de Royat ». Les
nombreux magistrats qui résident à Clermont y animent une vie
culturelle active, consacrée surtout aux lettres et aux
sciences, comme il convient à la dignité de la noblesse de robe.
La famille Pascal habite rue des Gras (cest-à-dire des grades,
à cause des marches qui descendent de la cathédrale), dans une
maison que les protestations de Maurice Barrès nont pas
empêchée dêtre démolie au début du XXe siècle.
Etienne Pascal est président en la Cour des aides, charge qui
confère la noblesse. Vers 1616, il épouse la fille dun
marchand local, Antoinette Begon. Ils ont quatre enfants, dont
trois seulement survivent, Gilberte (1620), Blaise (1623)
et Jacqueline (1625). Antoinette Begon meurt en 1626.
La
tradition familiale rapporte des anecdotes surprenantes sur lenfance
de Blaise. A deux ans, lenfant ne peut voir « deau
ni dautres liqueurs » ni ne peut « souffrir son
père et sa mère ensemble, quoiquil les vît fort bien lun
et lautre séparément ». Il est « sec comme les
enfants qui sont en chartre », de sorte que lon nen
attend plus que la mort. On le croit ensorcelé ; les soupçons
tombent sur une vieille femme « à qui lon
faisait la charité dans la maison ». Dabord
sceptique, Etienne Pascal convoque la vieille, la houspille un
peu et lengage à guérir son fils. « On peut
mettre le sort sur une bête », dit-elle, et dassassiner
un pauvre matou en le jetant par la fenêtre : « Il
tomba roide mort. » Elle fabrique ensuite avec
quelques herbes une espèce de gâteau quelle place sur le
nombril de lenfant, qui finit par guérir et supporter de
voir « son père et sa mère ensemble sans effroi ». Que
penser de cet étrange récit ? Il remonte à Gilberte
Pascal, source qui semble une garantie de vérité. En
tout cas, dès lenfance, Blaise a une santé fragile.
En
1631, les Pascal quittent Clermont pour Paris. Étienne Pascal
vend sa maison en 1633 et résilie sa charge. La rupture nest
pourtant pas complète : il conserve en Auvergne des liens
et de nombreuses relations, et il y retourne régulièrement
plusieurs années durant. Le choix de Paris nest pas dû au
hasard : outre que de nombreux Auvergnats sy
installent, la vie culturelle très active de la capitale a
certainement attiré le savant humaniste quest Étienne
Pascal. La famille sinstalle dabord rue des Juifs,
puis rue de la Tissanderie près du Marais, enfin rue Neuve-Saint-Lambert,
à partir de 1634. Étienne trouve à Paris un milieu savant dans
lequel sa réputation est vite faite. Le père Mersenne, minime
qui dirige une académie de géomètres, lui dédie son Traité
des orgues (1635) en termes flatteurs : « Soit que lon
considère la pratique des mécaniques, ou leurs raisons, et
particulièrement celles de lharmonie, il serait très
difficile de trouver un homme qui les entende mieux que vous.
» Cest à Étienne, et non, contrairement à ce que lon
croit parfois, à son fils, quil faut attribuer la courbe
baptisée « limaçon de Pascal ». A partir de 1634, Etienne
participe à une commission désignée par Richelieu pour évaluer
la méthode de détermination des longitudes mise au point par
Jean-Baptiste Morin. Les académies qui se multiplient alors à
Paris comme en province ne sont pas des organismes officiels,
mais des groupes informels de savants et dérudits unis par
leurs goûts communs : les unes sintéressent à lhistoire
et aux textes anciens, les autres sont plutôt orientées vers
les sciences. Celle que dirige le P. Mersenne est « toute mathématique
» ; elle compte plusieurs membres brillants : Gilles
Personne de Roberval, professeur de mathématiques au Collège
royal de France, caractère épouvantable mais géomètre de
valeur, Girard Desargues, architecte et lun des mathématiciens
les plus originaux de son temps, Mydorge, spécialiste des
coniques. Mersenne entretient aussi une abondante correspondance
avec les savants de toute lEurope, notamment avec René
Descartes et Pierre Fermat, quil met parfois en concurrence
pour le plus grand bien de la science et le plus grand mal de
leurs relations personnelles. Lacadémie se réunit pour sinformer
des travaux de ses membres, les examiner, les critiquer. Étienne
Pascal est ainsi amené à intervenir dans les polémiques entre
Descartes et Fermat sur la méthode de détermination des maxima
et des minima des fonctions, et sur la géostatique.
Le
jeune Blaise est vite marqué par cette ambiance. Cas rare à
cette époque, Étienne Pascal assure lui-même léducation
de ses enfants, ce qui explique sans doute ladmiration que
son fils lui a toujours vouée. Encore plus exceptionnel :
il donne à ses filles la même éducation qu'à son fils. En
bon humaniste, il développe à la fois leur esprit et leur
caractère. Gilberte résume comme suit ses principes pédagogiques :
il tient son fils « au-dessus de son ouvrage »,
en attendant toujours quil ait dépassé lâge nécessaire
pour assimiler une matière avant de la lui enseigner. Il cherche
à renforcer son esprit de synthèse : dans létude
des langues, il commence par poser des règles de grammaire générale,
avant den venir à la pratique particulière. Il commence
par enseigner les lettres, mais il retarde jusquà douze
ans létude des langues anciennes, contrairement à la
coutume des collèges. Il lui fait faire des observations concrètes,
si bien quà onze ans, le jeune Pascal compose un
petit traité expérimental sur les sons, «
qui fut trouvé tout à fait bien raisonné » ;
mais il veut attendre que Blaise ait seize ans pour aborder les
mathématiques. Pour respecter ce plan pédagogique, Étienne na
donné à Blaise quune définition générale de la géométrie,
et lui a interdit de sen occuper avant quil ne lui en
donne lautorisation. Mais un beau jour, il le surprend très
absorbé à démontrer en cachette léquivalent de la XXXIIe
proposition dEuclide sur la somme des angles dun
triangle. Dabord effrayé, lenfant explique quil
en est arrivé là par diverses étapes qui ressemblent beaucoup
aux axiomes et démonstrations des géomètres. Les larmes aux
yeux, Etienne se précipite chez son ami Le Pailleur pour lui
conter laffaire. Gilberte, qui la rapporte, ne prétend pas
que son frère a démontré les trente et une propositions précédentes,
ce qui aurait été impossible en raison de lordre
arbitraire suivi par Euclide ; toujours est-il que lexploit
du géomètre en herbe frappe suffisamment son père pour quil
lui donne les Éléments « pour lire à ses heures de récréation
». Il lui permet aussi de laccompagner aux réunions
de lacadémie. Blaise y découvre un groupe fort
antiaristotélicien, antiscolastique, mais aussi très réticent
vis-à-vis dun moderne comme Descartes, dont le Discours
de la méthode et les Essais sont sévèrement jugés.
Les amis de Mersenne sont des mécanistes, qui préfèrent, aux
grandes constructions cartésiennes, le recours raisonné à lexpérience.
Pascal y apprend une méthode fondée à la fois sur le modèle géométrique
et sur un sens de la réalité concrète qui achèvent de faire
de lui un véritable expérimentateur. Il sait se faire le
disciple desprits puissants et originaux : sa jeunesse
ne lempêche pas dassimiler les vues très nouvelles
de Girard Desargues sur la géométrie des sections coniques,
publiées dans le Brouillon Projet dune atteinte aux événements
des rencontres du cône avec un plan (1639). Début
1640, Pascal fait imprimer son propre Essai
pour les coniques, placard qui annonce les
recherches inspirées de Desargues. Il entame un grand traité
des coniques en latin, aujourdhui perdu. Les jugements sont
très favorables : Desargues lui-même proclame loriginalité
de son disciple ; seul Descartes, toujours peu porté à
reconnaître les mérites dautrui, tourne du nez. Les
autres sont frappés par lexploit synthétique du jeune
homme qui, dune seule proposition, parvient à tirer quatre
cents corollaires qui résument tout Apollonius.
Pascal
ne voit aucune opposition entre la science et la foi. Son père
lui a inculqué ce principe, « que tout ce qui est lobjet
de la foi ne saurait lêtre de la raison, et
beaucoup moins y être soumis » : les deux
domaines sont séparés de telle sorte quaucun des deux na
dautorité dans lautre. Cependant, si son éducation
religieuse inspire à Blaise une croyance quil ne perdra
jamais, elle ne le conduit ni à la piété ni à une ferveur
profondes. La famille Pascal est une famille de chrétiens
officiels, peu portés vers la dévotion. Pour le moment, Blaise
place toute sa fierté dans son activité scientifique ; son
orgueil ne deviendra gênant que lorsquil se sera converti
au catholicisme augustinien, qui y voit la racine du péché. Il
nest du reste pas le seul petit génie de la famille :
Jacqueline donne dans la poésie et produit des pièces qui,
venant dune enfant, ne sont pas méprisables. De Gilberte,
en revanche, on parle peu ; mais son autorité discrète se
fera souvent sentir dans la suite des événements.
La
politique vient bouleverser cette vie de famille. Étienne Pascal
ayant vendu sa charge, toutes ses ressources proviennent de
rentes sur lHôtel de Ville de Paris. Or, les charges
financières entraînées par la guerre de la France contre lEspagne
sont si lourdes quen 1638 ces rentes cessent dêtre
payées. Rien de plus teigneux quun rentier auquel on coupe
ses ressources : Étienne Pascal et ses pareils se réunissent
chez le chancelier Séguier et bousculent durement le
surintendant des finances. On fourre les meneurs à la Bastille ;
Étienne Pascal a tout juste le temps de fuir se cacher en
Auvergne. Heureusement Jacqueline est toujours reçue dans le
grand monde. Cest elle qui va rétablir la situation de son
père. En février 1639, Richelieu souhaite que des
enfants lui donnent la comédie ; un complot mobilise alors
les dames chargées de la distribution : elles engagent
Jacqueline dans la petite troupe. Le jour de la représentation,
le comédien Montdory prépare le terrain en faisant longuement
à Richelieu léloge dÉtienne Pascal. La pièce
achevée, Jacqueline sapproche du Cardinal, qui la prend
sur ses genoux. Les larmes aux yeux, elle lui récite son
compliment :
«
Ne vous étonnez pas, incomparable Armand,
Si
jai mal contenté vos yeux et vos oreilles
Mon
esprit, agité de frayeurs sans pareilles,
Interdit
à mon corps et voix et mouvement.
Mais
pour me rendre ici capable de vous plaire,
Rappelez
de lexil mon misérable père.
Cest
le bien que jattends dune insigne bonté ;
Sauvez
cet innocent dun péril manifeste.
Et
lors vous me rendrez lentière liberté
De
lesprit et du corps, de la voix et du geste. »
Le
Cardinal, qui nest pas né de la dernière pluie, la
caresse et lui dit bonnement : « Demande tout ce que tu
voudras, tu es trop aimable, on ne peut rien te refuser.
-
Monseigneur, je supplie Votre Éminence de permettre à mon père
davoir lhonneur de le remercier de sa bonté.
-
Non seulement je le lui permets, mais je veux quil y
vienne, et quil mamène toute sa famille. »
Pour
faire bonne mesure, Mme dAiguillon ajoute que cest
grand dommage quun honnête homme, et fort savant, comme Étienne
Pascal, « demeure inutile ». Richelieu se fait aussi présenter
le jeune Blaise, quil complimente pour sa science, le tout
sous lil discret, mais vigilant de Gilberte. Dès le
4 avril, la jeune fille écrit toute lhistoire à son père.
Richelieu, au fond, fait une excellente affaire : il récupère
un magistrat intègre et compétent, auquel il va confier une tâche
difficile, avec la perspective dune seconde carrière. Étienne
est nommé adjoint à lintendant de Normandie avec titre de
commissaire député par Sa Majesté pour limposition et
levée des tailles.
Les
Pascal quittent donc Paris pour Rouen. Le père sinstalle
« derrière les murs de Saint-Ouen », dans le quartier de lactuel
Hôtel de Ville, où résident les magistrats. Les enfants le
rejoignent au printemps 1640. Le pays est en rébellion contre le
poids des impôts, quaggrave lavidité des
percepteurs privés qui senrichissent aux frais des
contribuables. Lambiance dinsécurité est permanente.
En août 1639, une émeute a fait déguerpir lintendant
Claude de Gisors. La répression, conduite par le chancelier Séguier
et le maréchal de Gassion, est sans faiblesse, comme il convient
lorsque les finances sont en cause. On pend beaucoup, sans pour
autant ramener complètement la paix. Le spectacle fait sans
doute forte impression sur Blaise, qui en gardera toute sa vie un
profond dégoût des séditions et une fidélité sans faille
envers lautorité royale. La charge dÉtienne Pascal
consiste à répartir les tailles entre les paroisses du pays. Il
laccomplit avec conscience, veillant à ne pas accabler les
régions misérables par des impôts excessifs. Il faut aussi
dire à son éloge que, contrairement à bien des confrères, il
ne sest pas enrichi par le moyen de sa charge. Pour se
faire aider, il convoque à Rouen un sien cousin, Florin Périer,
conseiller à la Cour des aides de Clermont. La nature suit son
cours : en avril 1641, le contrat de mariage entre Gilberte
et Florin Périer est signé, et la cérémonie célébrée le 13
juin à Rouen. En septembre 1642, les époux quittent la
Normandie pour lAuvergne. Ils assureront désormais la
liaison de la famille avec son pays dorigine.
Jacqueline
sépanouit dans la vie culturelle de Rouen. Elle continue
à composer des poèmes, quelle présente à lAcadémie
des Palinods. Pierre Corneille devient lami de la famille
et contribue peut-être à affermir son talent poétique. La
vocation de Blaise le pousse toujours vers les sciences. Il met
ses talents au service de son père, aux affaires duquel il est
activement associé. Pour le soulager dans les longs calculs que
lui impose sa charge, Blaise imagine vers 1642 une
machine capable deffectuer automatiquement, sans plume ni
jetons, les quatre opérations élémentaires de larithmétique,
addition, soustraction, multiplication et division, et même,
avec un peu dadresse, de tirer les racines carrées.
Un artifice technique lui permet dadapter son invention non
pas seulement au calcul arithmétique abstrait, mais à celui des
longueurs et des monnaies : cest dire que les
applications pratiques de la machine sont le souci principal du
jeune Blaise. Il se garde bien de révéler le secret de
fabrication qui lui permet de reporter automatiquement les
retenues pour décharger lattention et la mémoire de lopérateur
dun effort pénible. Il lui a fallu joindre à ses talents
de mathématicien ceux du physicien pour trouver un mécanisme
qui, sous laction de la pesanteur, permette de faire
tourner dun cran une roue chaque fois que celle de droite a
fait un tour complet : on va voir quil na pas
tort dêtre discret. La mise au point concrète est si
difficile pour lépoque que Pascal est obligé de recourir
aux services dartisans horlogers pour réaliser les rouages
adéquats. En 1643, il parvient à construire un prototype. Il
est alors victime de la concurrence indélicate dun
horloger de Rouen, qui fabrique une contrefaçon - un « avorton
», dit le jeune homme furieux - qui risque de discréditer son
invention. Il réagit fermement : il va présenter sa
machine au chancelier Séguier et se fait décerner un privilège,
léquivalent de nos brevets, pour se garantir dune
seconde mauvaise surprise. Tous les exemplaires produits à lavenir
porteront la contremarque « Blasius Pascal Arvernus Inventor
» qui garantira leur authenticité. Le modèle définitif est prêt
en 1645. Pascal songe à le commercialiser ; il se lance
donc dans la publicité : il demande à Roberval de faire la
démonstration commentée du fonctionnement de lappareil ;
il va lui-même le présenter aux personnes de grande naissance.
Il offre au chancelier une « Pascaline » et à
loccasion publie sous forme de brochure la Lettre
dédicatoire à Monseigneur le Chancelier sur le sujet de la
machine nouvellement inventée par le sieur B. P pour faire
toutes sortes dopérations darithmétique par un
mouvement réglé sans plume ni jetons, suivie dun avis nécessaire
à ceux qui auront curiosité de voir ladite machine et de sen
servir. Lorgueil de linventeur de
vingt ans sy exprime sans retenue excessive ; mais
Blaise sait retrouver le ton juste lorsquil sagit damener
« lami lecteur » à imaginer les
avantages de la machine : « Maintenant (cher lecteur), jestime
quil est nécessaire de tavertir que je prévois deux
choses capables de former quelques nuages en ton esprit. Je sais
quil y a nombre de personnes qui font profession de trouver
à redire partout, et quentre ceux-là il sen pourra
trouver qui te proposeront que cette machine pouvait être moins
composée. Cest là la première vapeur que jestime nécessaire
de dissiper. Cette proposition ne te peut être faite que par
certains esprits qui ont véritablement quelque connaissance de
la mécanique ou de la géométrie, mais qui, pour ne les savoir
joindre lune et lautre, et toutes deux ensemble à la
physique, se flattent ou se trompent dans leurs conceptions
imaginaires, et se persuadent possibles beaucoup de choses qui ne
le sont pas, pour ne posséder quune théorie imparfaite
des choses en général, laquelle nest pas suffisante de
leur faire prévoir en particulier les inconvénients qui
arrivent, ou de la part de la matière, ou des places que doivent
occuper les pièces dune machine dont les mouvements sont
différents, afin quils soient libres et quils ne
puissent sempêcher lun lautre. » Le
prospectus indique brièvement ladresse de Roberval, «
au Collège Maître Gervais, rue du Foin, proche les Mathurins
», où les démonstrations peuvent avoir lieu
« tous les matins jusques à huit heures, et les
samedis toute laprès dînée ». Quelques années plus
tard, Pascal enverra une machine à la reine Christine de Suède,
avec une lettre dédicatoire demeurée célèbre. La conception
de linstrument et la prouesse « davoir réduit en
machine une science qui réside tout entière dans lesprit
», comme dit Gilberte, produisent grand effet. Pascal lui-même
ne manque dailleurs pas de philosopher sur ce paradoxe, que
« la machine darithmétique fait des effets qui
approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux.
Mais elle ne fait rien qui puisse faire dire quelle a de la
volonté, comme les animaux ». Pourtant, la campagne
de commercialisation ne rencontre pas le succès recherché :
la machine vient sans doute trop tôt, elle reste dun coût
excessif malgré tous les efforts de son inventeur pour en
abaisser le prix. On sait que beaucoup plus tard, le sieur
Grillet, « horlogeur à Paris », tentera de vendre des
machines dune conception différente, mais moins chères,
et en carton.
En
1646, une autre question éveille lintérêt de Blaise. En
Italie, Torricelli a réalisé une expérience étonnante qui
semble faire apparaître un espace complètement vide de toute
matière visible. Si lon retourne un tube plein de mercure
au-dessus dune cuve pleine elle aussi de mercure, lorsquon
ouvre lextrémité inférieure du tube, le métal descend
jusquà une certaine hauteur, sans que rien ne vienne selon
toute apparence le remplacer au sommet du tuyau. Le monde savant
est à la fois surpris et passionné par cette expérience, à
cause de sa double portée physique et métaphysique : comme
lécrit alors le père Valérien Magni, si vraiment le haut
du tube est vide, cest toute la physique dAristote,
qui forme le fonds de lenseignement des Facultés, qui sécroule.
Étienne Pascal rencontre à Rouen l'intendant général des
ports et fortifications Pierre Petit ; ils se mettent en tête
de reproduire lexpérience de Torricelli : « Nous
allâmes ensemble à la Verrerie », raconte Petit
à son ami lambassadeur Chanut, « où je fis
faire une sarbatane de quatre pieds de longueur, et de la
grosseur du petit doigt en dedans, et la fis boucher par un bout,
ou sceller hermétiquement pour parler en termes de lart.
Cela fait nous allâmes chez un épicier ou droguiste pour nous
fournir telle quantité de mercure qui nous serait nécessaire,
comme quarante ou cinquante livres : duquel avec un petit
entonnoir dune charte pliée seulement (ayant oublié den
faire faire de verre, parce que ceux de fer blanc ny
valent rien à cause de létain), nous remplîmes tout
bellement notre sarbatane, dont le bas bout, qui était bouché,
portait dans une jatte ou écuelle de bois fort profonde et
spacieuse. » Lexpérience réussit : dès que le
bout inférieur du tube est débouché, le mercure tombe « de
plus de dix-huit pouces », laissant apparaître un
espace vide. « Sur cela nous nous mîmes à philosopher avant
que de passer outre, et sur ce que le fils de Monsieur Pascal
objectait que les simpliciens », cest-à-dire
les aristotéliciens hostiles au vide, « pourraient dire que
cet espace qui paraissait vide était de lair, lequel, pour
éviter le vide, aurait pénétré le verre, et serait entré par
ses pores, je lui répondis aussi quon leur pourrait
demander pourquoi il ny entrait donc pas davantage ».
Blaise se fait ici lavocat du diable, il cherche
quelles objections ladversaire opposera au vide. En tout
cas, il ne considère pas encore lexpérience de Torricelli
comme décisive. Il décide donc de poursuivre ses propres
recherches, profitant de ce que la verrerie de Rouen peut lui
fournir des instruments de qualité et surtout de grandes
dimensions. Son intention est en effet de reproduire lexpérience
d'Italie, mais avec de leau et non du mercure, ce qui
impose lemploi de tubes longs de près de treize mètres,
dont la fabrication nest pas aisée. Naturellement, ces
recherches font du bruit à Rouen, où les adversaires du vide déclarent
publiquement leur hostilité. Roberval raconte laffaire à
son ami Desnoyers : « Après les aristotéliciens, des
gens assez nombreux », savoir le professeur Pierius et ses
disciples, « qui se croyaient beaucoup plus clairvoyants que
tous les autres, de ceux-là bien sûr qui aiment autant leurs
propres pensées que la vérité toute nue, sappuyant sur
la nature du vif-argent, qui, comme il est
constant, abonde en esprits, affirmèrent sans hésiter
que lespace demeuré vide au sommet du tube nétait
pas réellement vide, mais tout occupé par ces esprits (...). Déjà
lun deux, que les autres suivaient comme leur chef,
avait lancé au jour un livret publié en lespace de vingt-quatre
heures sur les merveilleuses propriétés du mercure (cest
ainsi quils appellent le vif-argent), Monsieur de Pascal
estima quil fallait leur répliquer dautre manière.
Il fit donc tailler dans le cristal des tubes de quarante pieds,
les fit attacher à un mât et fit disposer des machines (...) ;
il choisit un jour, un lieu très vaste que lui fournit la cour
de la Verrerie, et invita tout le monde à se trouver là pour
contempler des merveilles » : publicité et
grand spectacle dissimulent un piège assez plaisant. « On
sy trouva et, entre autres, ce fameux auteur tout
environné de ses fidèles. » Pascal a fait
ses calculs davance, sur les poids respectifs de leau
et du vin par rapport au mercure, afin den « déduire
la hauteur convenable à chacun deux pour que, à ces
hauteurs respectives, ils eussent le même poids ; et il
avait trouvé, étant admise la hauteur susdite du vif-argent,
soit 2 pieds 7/24, quil fallait environ 31 pieds 1/9 deau
et à peu près 31 pieds 2/3 de vin. Aussi, avant de découvrir
quoi que ce fût de son dessein, il interrogea ces éminents
savants et obtint deux sans difficulté quil se
trouvait dans le vin plus grande abondance desprits que
dans leau » : par conséquent, ils déclarent
tout net lexpérience impossible, mais que si elle « pouvait
se faire avec ces liqueurs (...), le vin laisserait plus despace
que leau à lextrémité du tube, si lon
prenait des tubes de même hauteur. Les ayant fait convenir de ce
point, il leur montra le mât étendu au sol avec les tubes
attachés. Lun fut rempli deau, lautre de vin,
puis, leurs orifices bouchés, le mât fut dressé. Des seaux
furent approchés des orifices des tubes, lun plein de vin,
lautre deau, les tubes restant toujours pleins tant
que leurs orifices étaient fermés. Une fois ceux-ci ouverts,
les deux liqueurs contenues dans les tubes sabaissèrent
», leau jusquà 31 pieds 1/9, le vin un peu
plus haut, à 31 pieds 2/3. « Ces observations et beaucoup dautres,
présentées de diverses manières avec beaucoup dexactitude,
et répétées quatre fois en public, fermèrent la bouche à ces
pauvres savantas », conclut Roberval, manifestement
enchanté de la déconfiture des adversaires du vide. Pascal ne sarrête
pas en si bon chemin, il envisage dès lors de composer un grand Traité
du vide.
Dès
janvier 1646 pourtant son état desprit sest modifié.
Depuis quelque temps, Guillebert, curé de Rouville et disciple
de Saint-Cyran, est revenu séjourner dans sa cure ; son
influence se fait rapidement sentir dans la région :
plusieurs familles sy convertissent à la spiritualité
augustinienne. Or par un beau matin dhiver, Étienne
Pascal, sorti pour empêcher un duel, glisse sur une plaque de
glace et se démet la cuisse assez gravement pour quon
convoque deux gentilshommes, M. Deschamps des Landes et Deschamps
de la Bouteillerie, deux frères qui se sont fait une réputation
dhabiles chirurgiens. Il sont aussi des convertis de
Guillebert. Durant les trois mois quils demeurent chez les
Pascal, ils ont le temps de chercher à les amener à la
conversion. Ils font lire au jeune Blaise des ouvrages de
religion : non seulement il en est touché, mais sa conversion
fait tache dhuile ; Jacqueline, Étienne, puis les Périer,
de passage à Rouen, limitent. Nimaginons pourtant
pas ces conversions comme de brusques névroses de dévotion et daustérité.
Les personnes sont diversement touchées. Sil ressent lexigence
de prendre ses distances par rapport à son activité
scientifique, Pascal ne labandonne pas pour autant ;
il sent à coup sûr une vocation, mais il y a loin de connaître
Dieu à laimer vraiment, dentendre un appel à y répondre
sans réserves. Jacqueline semble plus profondément sensible,
puisquelle décide dès lors dentrer en religion ;
mais elle ne se jette pas tête baissée au couvent ;
plusieurs années de réflexions et de crises sécoulent
avant quelle ne passe à lacte. Elle ne songe dailleurs
pas à transgresser linterdiction que son père oppose à
son projet.
De
la conversion de Blaise témoigne laffaire Saint-Ange.
Jacques Forton, sieur de Saint-Ange, est un ancien capucin devenu
prêtre séculier ; docteur en théologie, il a publié de
1637 à 1645 un livre, La Conduite du jugement naturel, qui
tient des positions très rationalistes, étendant si loin la
connaissance par raison des mystères de la religion quil
ôte presque toute portée à lacte de foi. Sa réputation
la précédé à Rouen, où il trouve à qui parler lorsquil
commence à exposer ses doctrines. Avec deux amis, Adrien Auzoult
et Raoul Hallé de Monflaines, Blaise entreprend de lentretenir,
en notant soigneusement la substance de ses discours. Flatté de
recueillir lattention de cette généreuse jeunesse, Saint-Ange
se laisse aller à soutenir des thèses aventureuses, entre
autres sur la substance dont était faite la Vierge Marie :
substance qui selon lui, ne lui venait pas de ses parents, mais dune
« matière nouvellement créée ». Il cesse de
faire la roue lorsque les jeunes gens lui demandent de rétracter
ces divagations, et, devant son refus, portent laffaire
devant le coadjuteur de larchevêque, puis devant larchevêque
lui-même. Saint-Ange finit par signer une rétractation de ses
thèses les plus audacieuses. On a parfois exagéré la portée
de cet épisode, et présenté Pascal comme un inquisiteur qui
menace Saint-Ange du bûcher. En réalité, cest la haute
idée que sa conversion lui a donnée de la prêtrise qui la
poussé à sopposer, avec ses amis, à la nomination
scandaleuse dun farfelu à un important bénéfice qui
comporte charge dâmes. Il faut bien dire aussi que le zèle
et la ténacité des trois jeunes gens ont été stimulés par
les tentatives des autorités ecclésiastiques pour enterrer laffaire.
Cette
période dactivité provoque une rechute dans la maladie
qui a frappé Pascal dans son enfance. Gilberte rapporte que son
frère ne peut « avaler les choses liquides à moins quelles
ne fussent chaudes », et encore seulement goutte à
goutte ; il a « outre cela une douleur de tête
insupportable, une chaleur dentrailles excessive et
beaucoup dautres maux ». Purges et médecines
lui sont un véritable supplice, « qui faisait mal au cur
à tous ceux qui étaient près de lui, sans que jamais il sen
soit plaint ». Elles atténuent pourtant la maladie,
mais les médecins conseillent au patient de prendre du repos.
Pascal quitte donc Rouen avec Jacqueline, pour sinstaller
rue Brisemiche à Paris.
Cest
le début de ce quil est convenu dappeler la « période
mondaine » de la vie de Pascal, période où la ferveur
religieuse tiédit au profit de préoccupations plus humaines.
Pascal suit le conseil des médecins : il se « divertit ».
Il
poursuit dabord ses travaux scientifiques, à commencer par
ses recherches sur les coniques, mais aussi sur le vide. Il
parvient à sentretenir avec Descartes, de passage à Paris
en septembre 1647 : ils parlent de la machine arithmétique,
dont Roberval fait la démonstration. « Ensuite », rapporte
Jacqueline, « on se mit sur le vide, et M. Descartes,
avec un grand sérieux, comme on lui contait l'expérience et quon
lui demanda ce quil croyait qui fût entré dans la
seringue, dit que cétait de sa matière subtile ; sur
quoi mon frère lui répondit ce quil put. » Puis lentretien
se gâte : « M. de Roberval, croyant que mon frère
aurait peine à parler, entreprit avec un peu de chaleur M.
Descartes, avec civilité cependant, qui lui répondit avec un
peu daigreur quil parlerait à mon frère tant que lon
voudrait, parce quil parlait avec raison, mais non
pas à lui, qui parlait avec préoccupation » (avec
des préjugés) ; « et là-dessus, voyant à sa
montre quil était midi, il se leva, parce quil était
prié de dîner au faubourg Saint-Germain, et M. de Roberval
aussi, si bien que M. Descartes ly mena dans un carrosse où
ils étaient tous deux seuls, et là ils se chantèrent goguettes,
mais un peu plus fort que jeu à ce que nous dit M. de Roberval
». Le lendemain, Descartes revient donner à Blaise une
consultation médicale : « Il lui conseilla de se
tenir tous les jours au lit jusquà ce quil fût las
dy être, et de prendre force bouillons. » Comme ses
expériences ont été en partie divulguées, Pascal fait
imprimer un bref ouvrage destiné à prévenir les publications
concurrentes et à marquer son champ de travail, les Expériences
nouvelles touchant le vide (octobre 1647),
qui présente une suite de huit expériences brillamment décrites
dans un français accessible à tous. Avec une prudence qui
concilie diplomatie et sens de la portée de ses recherches, il
conclut que le haut du tube de Torricelli est vide, « en apparence
», de toute matière observable, cest-à-dire selon
ce que les sens peuvent constater, et que lhorreur du vide
que lon attribue à la nature nest pas absolue, mais
tout au plus mesurée ; ces précautions prises pour ne pas
choquer les esprits rétifs, il ajoute que son avis sera que ce
vide apparent est un vide réel, jusquà ce quon lui
ait montré une matière qui le remplit. Cette publication entraîne
une réaction rapide de la part dun jésuite, scolastique pétri
de cartésianisme, le père Étienne Noël, recteur au collège
de Clermont à Paris (lactuel lycée Louis-le-Grand), et
ancien professeur de Descartes. Dans une lettre à Pascal, le P.
Noël récuse le vide en soutenant que le mélange des éléments
et lexistence de pores dans le verre suffisent pour
expliquer par le plein les expériences de Pascal. Celui-ci répond
par une lettre de mise au point épistémologique sur la nature
des hypothèses en physique et la manière de les démontrer,
lettre courtoise mais empreinte dune ironie à la limite du
convenable de la part dun jeune homme qui sadresse à
un ecclésiastique dâge mûr. Noël nen conçoit
aucune rancur, mais, persévérant dans son opinion, il a lindélicatesse
de faire imprimer un opuscule ironiquement intitulé Le Plein
du vide, après avoir promis à Pascal de suspendre la
dispute. La riposte vient immédiatement : Pascal envoie à
son ami Le Pailleur une lettre ouverte dune ironie
mordante, qui tourne le jésuite en ridicule. Étienne Pascal
vient à la rescousse avec une autre lettre : il rappelle le
P. Noël à la correction et à la bonne rhétorique que celui-ci
avait un peu oubliée dans la dédicace de son livre au prince de
Conti. Aux yeux des générations à venir, le P. Noël passera
toujours pour un esprit un peu faible. Il ne mérite pas cette
indignité : la suite montre quil continue à sintéresser
sans rancune aux publications de Pascal sur la pression de lair.
Cette
controverse nempêche pas Pascal de poursuivre sa recherche.
Il a trouvé chez Torricelli lidée de la pesanteur de lair ;
pour la vérifier, il conçoit la « grande expérience
de léquilibre des liqueurs », dite
aujourdhui expérience du Puy de Dôme. Il ne la fait pas
lui-même, mais, par une lettre de novembre 1647, il demande
à Florin Périer de la réaliser sur les flancs de la montagne
qui domine Clermont-Ferrand. Elle consiste à effectuer lexpérience
de Torricelli à différentes altitudes, afin de constater quà
mesure quon sélève, la colonne de mercure sabaisse
dans le tube, ce qui sexplique par la diminution de la
pesanteur de lair qui la contrebalance. Le 19 octobre 1648,
avec un groupe damis clermontois, Florin Périer gravit la
pente du Puy de Dôme dans lenthousiasme, le brouillard et
la pluie ; au sommet, chacun y va de sa manipulation. Pascal
refera lui-même lexpérience à Paris sur la tour Saint-Jacques
de la Boucherie. Le Récit qui paraît en octobre 1648 récuse
définitivement la théorie de lhorreur du vide, au profit
de lexplication par la pesanteur atmosphérique. La voie
des recherches ultérieures est tracée : il reste à
constituer une théorie générale de léquilibre des
liqueurs capable de sappliquer aussi bien aux liquides quà
lair. Comme il fallait sy attendre, la publication du
Récit de la grande expérience est suivie dune
nouvelle polémique, encore à linitiative dun jésuite,
le P. Médaille, de Montferrand, qui dans des thèses soutenues
en 1651, reproche à Pascal de sêtre attribué les découvertes
de Torricelli. Pascal proteste auprès du premier président de
la Cour des aides, M. de Ribeyre « Parmi toutes les personnes
qui font profession de lettres, ce nest pas un moindre
crime de sattribuer une invention étrangère quen
la société civile dusurper les possessions dautrui.
» La dispute est vite close grâce aux bons offices du
magistrat. Plus heureux que le P. Noël, le P. Médaille na
pas laissé de trace dans lhistoire des sciences.
A
lépoque, la vie religieuse des Pascal est mouvementée.
Guillebert a mis Blaise et Jacqueline en contact avec Port-Royal.
Pascal sentretient avec M. de Rebours, quil espère
prendre pour directeur. Mais le récit quil fait de cette
rencontre témoigne quils nont guère datomes
crochus : « Je lui dis avec ma franchise et ma naïveté
ordinaires que nous avions vu leurs livres et ceux de leurs
adversaires ; que cétait assez pour lui faire
entendre que nous étions de leurs sentiments. Il men témoigna
quelque joie. Je lui dis ensuite que je pensais que lon
pouvait, suivant les principes mêmes du sens commun, montrer
beaucoup de choses que les adversaires disent lui être
contraires, et que le raisonnement bien conduit portait à les
croire, quoiquil les faille croire sans laide du
raisonnement. Ce furent mes propres termes, où je ne crois pas
quil y ait de quoi blesser la plus sévère modestie. »
Mais, sous ce discours, M. de Rebours flaire quelque orgueil de
savant : « Ce soupçon, qui fut augmenté par la
connaissance quil avait de mon étude de la géométrie,
suffit pour lui faire trouver ce discours étrange, et il me le témoigna
par une repartie si pleine dhumilité et de modestie quelle
eût sans doute confondu lorgueil quil voulait réfuter.
Jessayai néanmoins de lui faire connaître mon
motif ; mais ma justification accrut son doute et il prit
mes excuses pour une obstination. Javoue que son
discours était si beau que, si jeusse cru être en létat
quil se figurait, il men eût retiré ; mais
comme je ne pensais pas être dans cette maladie, je mopposai
au remède quil me présentait. Mais il le fortifiait dautant
plus que je semblais le fuir, parce quil prenait mon
refus pour endurcissement ; et plus il sefforçait de
continuer, plus mes remerciements lui témoignaient que je
ne le tenais pas nécessaire. De sorte que toute cette
entrevue se passa dans cette équivoque et dans un embarras qui
continua dans toutes les autres et qui ne sest pu débrouiller.
» Pascal ne cesse pourtant pas dapprofondir ses
lectures religieuses, notamment dans les ouvrages de piété de
Saint-Cyran. Jacqueline, de son côté, confirme son projet de
prendre le voile chez les religieuses de Port-Royal. Mais comme
Etienne Pascal lui demande de ne pas le quitter, promettant de ne
pas lui imposer le mariage, elle est obligée de recourir aux
bons offices de son frère pour garder contact avec Port-Royal.
La
politique rattrape de nouveau la famille. Le 13 mai 1648, larrêt
dunion des Cours de Paris commence la Fronde parlementaire
contre la « tyrannie » du ministre Mazarin. Dès le mois daoût,
des barricades se dressent dans Paris, le peuple se soulève. En
mars 1649, la famine menace la capitale, livrée aux Frondeurs
par la fuite de la Cour à Saint-Germain, mais bloquée par les
troupes royales. En mai, les Pascal quittent Paris pour sinstaller
à Clermont, au château de Bien-Assis, que les Périer viennent
dacquérir. Pascal continue à pratiquer la physique, réalisant
de nouvelles expériences sur le Puy de Dôme. Jacqueline vit en
recluse. En novembre 1650, ils regagnent Paris, malgré la guerre
civile endémique. Blaise est fermement opposé à la Fronde :
il constate les misères quimposent au peuple les ambitions
des Grands, toujours habillées de prétextes superbes et de
nobles justifications, mais qui tournent toujours au malheur des
petits. Pourtant, ces troubles le bouleversent moins que la mort
de son père, le 24 septembre 1651.
La
disparition de ce père auquel il a toujours voué une admiration
profonde, inspire à Pascal une lettre quil adresse à
Gilberte et Florin Périer le 17 octobre 1651, longue méditation
sur le sens de la mort chrétienne. Elle sachève sur ces
lignes, les plus sobres sans doute, mais les plus personnelles quait
inspirées lamour filial : « Cest moi qui y
suis le plus intéressé. Si je leusse perdu il y a six
ans, je me serais perdu, et quoique je croie en avoir à présent
une nécessité moins absolue, je sais quil maurait
été encore nécessaire dix ans, et utile toute ma vie. »
Bel
éloge pour un père.
<Suite>